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29-12-2014
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Immigration
Afrique
Moyen-Orient
Portrait

Au Liban, Winta s’affranchit grâce à ses plats éthiopiens

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Au Liban, Winta s'affranchit grâce à ses plats éthiopiens
(Crédit photo : Sophia Marchesin)
 
Cette immigrée de 29 ans, qui a longtemps travaillé comme domestique dans des conditions précaires assimilées à de l’esclavage, vient d’ouvrir un restaurant clandestin à Beyrouth.
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N° 64 - janvier-février 2015

Les nouveaux résistants

Les voisins ne sont pas encore au courant, le propriétaire de l’immeuble non plus. Mais au creux d’un escalier dans une rue sombre de Beyrouth, au Liban, l’appartement de Winta (1) se transforme tous les vendredis soir en restaurant éthiopien.

A l’extérieur, pas de panneau lumineux, mais dès que l’on pousse la porte du rez-de-chaussée rebaptisé l’« Innbla », – « Bienvenue », dans la langue amharique –, ça sent le café et les épices. La lumière ocre se reflète sur les draps vert, jaune, rouge et bleu étendus au mur ; sur un air de folk éthiopien, la nouvelle cuisinière dépose de grands plats garnis de poulets, de lentilles et d’une sauce piquante à base de tomates. Une vingtaine de curieux dégustent du bout des doigts ce plat typique d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. De retour dans la cuisine, Winta n’en revient pas. Cette Ethiopienne de 29 ans a quitté son pays natal il y a presque dix ans et c’est la première fois depuis son arrivée à Beyrouth qu’elle mène enfin son propre projet, dans son propre espace. « Je suis heureuse de pouvoir partager ma culture et de ne plus être vue comme une domestique », glisse-t-elle en transportant de larges galettes de pain cuites à la poêle.

« Clic-clac dans le salon »

Comme toutes les travailleuses immigrées – elles seraient en tout 250 000, dans le pays du cèdre, originaires des Philippines, du Sri Lanka, du Népal, d’Ethiopie, de Madagascar, ou encore du Sénégal –, Winta est tout d’abord venue au Liban pour travailler comme employée de maison. Couramment nommées « bonnes », « servantes », « domestiques », ces femmes étrangères sont totalement dévouées à leur famille d’accueil vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le temps de leur contrat de deux ou trois ans, signé avec une agence de recrutement. Il n’existe aucune loi encadrant leur activité et elles sont exclues du Code du travail libanais. A leur arrivée à l’aéroport de Beyrouth, leur passeport est remis à leur employeur, qui devient leur responsable légal. Cela engendre inévitablement de nombreux abus.

Winta avait 20 ans lorsqu’elle a quitté sa famille, et elle garde un mauvais souvenir de ses deux premières années au Liban. « Je n’avais pas d’horaires précis de travail, je devais me lever avant ma patronne et ma journée se rythmait toujours de la même façon, entre le ménage et la préparation des repas. Je dormais sur un clic-clac dans le salon et je ne sortais de la maison qu’avec “Madame’’. »

Suicide ou meurtre ?

Pendant deux ans, elle n’a pas eu un seul jour de repos et a perçu 120 euros par mois. « Une chance », dit-elle, car il arrive que les Libanais ne rémunèrent pas leurs employées, qu’elles soient victimes de violences physiques ou de viols. Chiffre accablant, la dernière enquête de Human Rights Watch révèle que, chaque semaine, une immigrée meurt au Liban, sans qu’aucune enquête soit menée pour déterminer s’il s’agit d’un suicide, d’un meurtre ou d’une tentative d’évasion. De nombreuses ONG dénoncent un esclavage moderne qui perdure en toute impunité.

Après cette première expérience, Winta décide de rester pour continuer à envoyer de l’argent à sa famille et signe un nouveau contrat dans une autre maison. « C’était le jour et la nuit, sourit la jeune femme. J’ai rencontré un Libanais très humain, qui a tout de suite accepté que je devienne indépendante. » Indépendante avec quelques limites, puisque, aujourd’hui encore, Winta est officiellement son employée de maison, sans aucun droit. En revanche, elle ne vit plus chez lui, gagne sa vie autrement et peut circuler librement.

En s’affranchissant de son rôle de domestique, Winta se lance alors dans les engagements associatifs et, en 2008, sa première manifestation de rue. Le 1er mai, pour la fête du Travail, une dizaine d’ONG de défense des droits de l’homme organisent une marche pour dénoncer le racisme et les nombreux abus à l’encontre des travailleurs immigrés.

« Tout d’un coup, j’ai senti que j’avais une voix, se rappelle Winta. Je pouvais crier pour toutes les filles enfermées dans ce trafic d’êtres humains. Moi, j’avais la chance d’être libre, je ne pouvais pas rester là sans rien faire. » Depuis deux ans, elle est salariée du Centre communautaire des migrants, un espace destiné aux personnes étrangères, qui offre des cours de français, d’anglais et d’arabe. Très active, elle se devait donc d’ouvrir un jour son propre lieu de rencontres. « Je n’ai pas peur aujourd’hui, ajoute-t-elle avec une pointe de colère. Qu’est-ce qui n’est pas légal ? Cuisiner, vendre des plats et permettre à des Libanais de goûter de nouvelles saveurs ? Est-ce que je suis en train de commettre un crime ? » En ouvrant son restaurant au début du mois de décembre, elle prend pourtant le risque d’être arrêtée, enfermée dans un centre de rétention, sans jugement, avant d’être expulsée vers l’Ethiopie.

Mais, sereine, elle se moque des conséquences : « Quand on est servante, on reste à la maison, comme un objet malléable à merci. Les autres ignorent ce que nous sommes, bafouent nos droits, notre histoire, notre identité et nous regardent avec supériorité. Depuis dix ans que je suis ici, rien n’a changé pour nous, il est donc temps de se battre. Si on ne prend pas les choses en main nous-mêmes, qui le fera pour nous ? »

(1) Le prénom a été modifié et son visage caché sur la photo, afin que Winta ne soit pas reconnaissable.

Winta en dates

2004 Arrive, en tant que domestique, dans une famille libanaise

2008 Manifestation pour les droits des travailleurs immigrés, une première

2014 Ouvre son restaurant à Beyrouth

L’impact

Le Centre communautaire des migrants donne des cours de langues à une centaine de personnes

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