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15-04-2010
Mots clés
Climat
Solidarité
France
Chronique

Après Xynthia, rester ou partir ?

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Après Xynthia, rester ou partir ?
 
Par François Gemenne, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri)
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Suite à la dramatique tempête qui a causé 53 morts en Vendée et en Charente-Maritime, le gouvernement a ordonné la démolition de 1 510 maisons, situées dans des « zones noires » définies par des experts, où le risque était jugé trop élevé. Cette décision suscite aujourd’hui la colère de nombreux riverains et élus locaux, qui ne comprennent pas que l’État central puisse ainsi décider quelles zones seront rasées ou pas, mais aussi que l’on préfère parfois démolir qu’endiguer, ou que des maisons peu ou pas touchées par la tempête soient demain démolies. Au-delà des drames personnels qu’elle suscite, la création de « zones noires » (et la controverse qui y est liée) mérite quelques réflexions, car elle pose une série de questions fondamentales quant à la manière dont nos sociétés pourront demain s’adapter au risque environnemental, qui sera amplifié par les impacts du changement climatique.

Le gouvernement a donc décidé que pour les habitants des zones noires, il était plus sûr de partir que de rester, dans la perspective de nouvelles tempêtes à venir. Si ces déplacements préventifs de populations habitant dans des zones à risque sont exceptionnels en France, ils sont monnaie courante dans d’autres pays. A La Nouvelle-Orléans, après l’ouragan Katrina, la municipalité avait également décidé de ne pas reconstruire certains quartiers, y compris des cités de logements sociaux, situés dans des zones trop dangereuses. Là aussi, la décision avait suscité colère et incompréhension, et les habitants de ces quartiers n’étaient jamais revenus dans la ville. Au Mozambique, suite aux inondations de 2001 et 2007, les habitants des rives du fleuve Zambèze ont été déplacés par le gouvernement dans une cinquantaine de centres de réinstallation. A Téhéran, ce sont pas moins de 5 millions de personnes que le président Ahmadinejad veut pousser à déménager dans la crainte d’un tremblement de terre futur.

Ces personnes font partie de ce que l’on appelle couramment les « réfugiés environnementaux », forcés de quitter leur lieu de vie en raison de perturbations de l’environnement. En Vendée et en Charente-Maritime, même s’il est probable que personne n’osera employer le terme, dont la charge symbolique est très forte, c’est aussi de cela qu’il s’agit.

Les habitants qui perdront leur maison seront intégralement indemnisés par l’État, selon un dispositif inédit. Selon une jolie formule du gouvernement, les zones noires sont aussi déclarées « zones de solidarité nationale ». Ce type de mécanisme ne peut exister que parce que ces déplacements ont lieu dans un pays industrialisé. Lorsqu’ils se produisent dans un pays en développement, aucun mécanisme n’existe pour déclarer les régions touchées « zones de solidarité internationale », bien que le changement climatique, et donc la responsabilité des pays industrialisés, soit souvent en cause dans la dégradation de l’environnement.

Si l’on décide aujourd’hui de raser ces zones, c’est avant tout pour réparer une erreur du passé, en prévision de catastrophes futures : c’est parce qu’on a laissé construire dans des zones à risque qu’il faut à présent démolir. Rien qu’en France, 846 communes, situées sous le niveau de la mer, sont directement exposées au risque de submersion. En Asie du sud-est, en Afrique orientale, dans le golfe du Mexique, ce sont des régions entières et des millions de personnes qui sont concernées. Faudra-t-il, demain, toutes les évacuer ? Et à quelles conditions ?

Au-delà de l’évacuation des zones noires, c’est aussi la question de notre adaptation future aux impacts du changement climatique, et notamment à la hausse du niveau des mers, qui est posée. Où choisira-t-on de céder du terrain, et où décidera-t-on de construire digues et barrages ? Et surtout, qui le décidera ? A cet égard, la controverse qui oppose les élus locaux au gouvernement de François Fillon pose une question essentielle : l’adaptation doit-elle se décider au niveau des communautés locales, voire des individus, qui jugeraient eux-mêmes des risques qu’ils souhaitent courir ? Ou l’État doit-il, préventivement, assurer la protection de ses citoyens face au risque, quitte à imposer des évacuations ? De telles mesures risqueront souvent d’être perçues comme des diktats d’experts technocrates. Mais elles sont aussi la condition nécessaire pour que des mécanismes d’indemnisation puissent être mis en place. En tout cas dans les pays industrialisés : dans les pays en développement, où les enjeux de déplacements de populations sont pourtant démultipliés, la question de l’indemnisation ne se pose même pas. Pour le moment.

- Le site de l’Iddri


François Gemenne est titulaire d’un Master en développement, environnement et sociétés de l’université de Louvain, et un Master de recherche en science politique de la London School of Economics. Il a récemment achevé la rédaction d’une thèse de doctorat menée conjointement au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris et au Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem) de l’université de Liège, en Belgique. Il est chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et enseigne la géopolitique du changement climatique et la gouvernance internationale des migrations à Sciences Po Paris.


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François Gemenne est directeur du projet « Politiques de la terre à l’épreuve de l’anthropocène » au Médialab de Sciences Po, et chercheur en science politique à l’université de Liège et à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (CEARC). Il est notamment l’auteur de ‘Géopolitique du Climat’ (Armand Colin, 2015).

7 commentaires
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  • Bonjour,

    L’article ne lie pas directement les conséquences de la tempête Xinthia au réchauffement climatique, il place la réaction des gouvernants en regards des décisions que le réchauffement amènera à prendre si les prévisions sont exactes.

    De plus l’utilisation de l’expression "réfugiés environnementaux" exprime le fait que ce sont les risques environnementaux qui poussent à prendre cette décision et à réparer les erreurs commises par les autorité locales sous la pression de bâtisseurs toujours plus avides.

    Symbolum

    A+

    18.04 à 19h09 - Répondre - Alerter
  • Bonsoir,
    Les posts ayant été validés simultanément, l’expression de chacun est indépendante, et il me semble qu’un consensus se dégage :
    L’article traite le sujet à chaud, sans prendre le recul nécessaire à l’analyse de l’origine du problème, et amalgame l’évènement médiatisé (avec ses composantes dramatiques et humaines), les phénomènes naturels prévisibles (car s’étant déjà produits, et statistiquement probables à l’échelle d’une vie) et les phénomènes exceptionnels, dont la cause peut éventuellement être la perturbation environnementale liée à l’activité humaine, ou simplement l’improbable cumul de divers phénomènes qui sont individuellement probables.

    L’autre aspect est effectivement la manière qui, telle que présentée dans les médias et lors des allocutions de nos dirigeants, est totalement abrupte et assez inacceptable. La décision est certes importante et urgente : on ne peut laisser les habitants réinvestir dans leurs maisons si derrière on ordonne la destruction, ni laisser les habitants se remettre en danger, mais l’absence de compassion pour les victimes (elles ne sont en rien responsables des autorisations de construire !) dans cette présentation rigoriste et administrative du zonage est difficile à admettre pour eux, c’est compréhensible. Heureusement que l’État a mis en place une cellule de prise en charge psychologique, elle vient de récupérer 56 mois de travail supplémentaire ! .

    Bref, le profit a primé sur les individus en les mettant en danger, et le "bons sens de nos anciens" (ils n’auraient jamais construit là) est transformé en une carte aussi froide et inhumaine que possible, encore au détriment des individus. Il me semblais que la composante humaine (sociale, participative, etc..) était un des fondement du développement durable, et là on en est très loin !

    Pilou

    16.04 à 20h34 - Répondre - Alerter
  • La question qui mobilise les sinistrés (ou non d’ailleurs) succeptibles de ne plus pouvoir habiter leur maison ainsi que les pouvoirs locaux est celle de la méthode de définition de ces zones dites noire. Si le débat avait été posé sereinement, en expliquant au préalable les enjeux et les règles du jeu et si des études approfondies avaient été menées de manière contradictoire, et si une concertation approfondie s’était engagée avec tous les acteurs concernés, et si...un minimum de respect avait existé...en prenant tout le temps nécessaire d’étudier toutes les possibilités dont celle de la défense des côtes par endroit et celle de la relocalisation des habitations détruites, ...je ne crois pas que l’on puisse là invoquer l’urgence absolue pour faire un tel déni des droits fondamentaux des habitants de ces zones.
    Bon, c’est utile ces chroniques "vu de loin" mais regardons aussi la réalité humaine, concrète dans sa réalité, dans son contexte du moment, là, en Vendée et en Charente Maritime, avec des hommes et des femmes, des histoires, des vies, une économie locale, et des risques bien différents des exemples cités dans l’article.

    16.04 à 10h26 - Répondre - Alerter
  • imaginr : Fermeté ...

    Difficile d’être objectif, surtout lorsque je ne suis pas concerné directement par ce drame. Pourtant, d’après moi, la raison doit l’emporter : à partir du moment où des experts ont dit que telles et telles zones sont dangereuses et qu’elles doivent être condamnées, comment peut-on aller contre ? Je comprends parfaitement la douleur de ces personnes qui ont déjà subi un choc violent à l’issu de ce drame et qui se retrouvent soudain obligées et contraintes de partir, ...mais à qui la faute ? Qui sont ces élus locaux qui ont autorisé des constructions dans des zones qui, selon les experts, étaient déjà répertiorées comme étant à risque ? Ils ont engagé leur responsabilité et sont donc responsables de ce drame. Si on autorise à nouveau, au cas par cas, de laisser certaines constructions dans des zones dites noires par les experts d’aujourd’hui, quel est l’élu qui va prendre la responsabilité de la sécurité de ces personnes ? Aucun bien sûr ! Enfin, alors que souvent lors d’expropriation pour construction d’autoroute ou autre voie, les gens récupèrent une misère sur le prix de leur bien, dans le cas présent ils seront indémninés de la valeur de leur bien avant la catastrophe ! On ne peut pas dire que c’est rien tout de même ! Par ailleurs, pour ceux qui sont pour l’endiguement, se sont-ils posés la question du coût à la collectivité pour maintenir quelques maisons dans des zones à risque ? Est-ce que les autres habitants seront d’accord, en toute objectivité, pour payer des impôts supplémentaires pour l’entretien et la réparation de ces ouvrages ? Non évidemment ! Sans être concerné directement, mon point de vue est que même si c’est douloureux, il faut effectivement ne pas recommencer les erreurs commises et régler le problème pendant qu’il est encore temps. Pour une fois que les politiques prennent leurs responsabilités ...

    16.04 à 10h23 - Répondre - Alerter
  • Au risque de passer pour un arrière-gardiste, je trouve que votre article comporte un contradiction de taille : vous évoquez 2 notions qui me semblent opposées l’une de l’autre, m^me si l’une peut éventuellement aggraver l’autre :
    - "réfugiés environnementaux", forcés de quitter leur lieu de vie en raison de perturbations de l’environnement
    - Si l’on décide aujourd’hui de raser ces zones, c’est avant tout pour réparer une erreur du passé..
    Pour moi, l’erreur du passé est d’avoir, et je ne parle pas spécialement de cette zone mais aussi de toutes les zones inondables tel que le lit de la Loire, oublié les phénomènes naturels de fréquence centennale (ou autre) au profit de l’urbanisation, ou d’avoir rêvé dominer les éléments par quelques ouvrages que ce soit, et ces phénomènes naturels deviennent de fait des "catastrophes naturelles" et font des victimes et des dégâts économiques, là ou avants ils participaient à la recharge des étangs littoraux, à la sédimentations des limons sur les plaines d’expansion des crues, au profit des milieux naturels, puis des cultures, etc..
    Je ne nie pas l’accentuation de certains phénomènes, climatiques mais surtout d’écoulement des eaux (mise à nu des sols, imperméabilisation, destruction du bocage, etc..) mais dans de très nombreux cas nous avons préféré "oublier" la réalité des risques, pour des intérêts locaux. Il est regrettable d’attendre une telle catastrophe pour agir, heureusement certaines zones (sur la Loire entre autre) font d’ores et déjà l’objet d’opérations massives de rachat/destructions, avant que l’eau ne s’en charge.

    Tout cela pour vous dire que la notion de "réfugiés environnementaux" me semble inadaptée : ces gens sont victime de la recherche du profit, à l’encontre du bon sens environnemental, là ou cette expression sous entant que c’est l’environnement qui a une part de responsabilité.

    16.04 à 10h19 - Répondre - Alerter
  • Cet exposé très clair des enjeux de la situation me laisse sur ma faim. Tout en restant dans la position du journaliste qui relate les faits et les différentes approches du sujet, François Gemenne ne peut-il pas s’appuyer sur son expertise pour suggérer quelques éléments de réponse et quelques pistes de résolution ? J’ai l’impression de me trouver devant un chantier de démolition où tous les acteurs et victimes attendent sur le bord, l’inspiration du Ciel. Alors questions supplémentaires : par où peut-on commencer pour entrer en action ?

    16.04 à 09h38 - Répondre - Alerter
  • Xenos : Deux questions

    Merci de votre pertinente analyse.
    Toutefois, je me pose deux questions :
    1- ne faites vous pas un amalgame entre des zones dangereuses et le réchauffement climatique ? Par exemple la Camargue (dépassionons le débat) est en risque d’inondation sévère si le Rhône sort de ses digues : ceci n’a rien à voir avec le climat, mais avec l’entretien des dites digues - ou même le concept même d’endiguer un fleuve dans un delta.
    2 - ne pensez-vous pas que délimiter des zones noires, ou de "solidarité nationale" en 3 semaines est très largement optimiste. Je crois que pour faire un travail sérieux, il faut un peu plus de temps que ça.
    Bonne journée à tous

    16.04 à 08h49 - Répondre - Alerter
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