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Agnès b., une mécène qui se met à l’eau

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Agnès b., une mécène qui se met à l'eau
(Crédit photo : Léa Crespi)
 
Légende de la couture, Agnès b. s’est embarquée dans une révolution verte. A ses engagements sociaux, elle a ajouté la mer. La créatrice a plongé, corps et porte-monnaie, dans la folle et colossale expédition scientifique Tara.
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N° 22 - février 2011

Serons-nous tous gros demain ?

On n’aurait pas imaginé cette rencontre. D’un côté, Agnès b., créatrice du petit cardigan à pression et classée parmi les 500 plus grandes fortunes de France par le magazine Challenges. De l’autre, Nicole m., déléguée CFDT du fabriquant de lingerie Lejaby, que ses collègues surnomment affectueusement « Mémère ». En mai 2010, Nicole Mendez et les autres ouvrières qui luttaient contre un projet de délocalisation sont venues rue Dieu, dans le Xe arrondissement de Paris, au siège de la marque au lézard. « Les dames de Lejaby sont venues me voir parce qu’elle savaient que j’étais de leur côté », raconte calmement Agnès Troublé, dite b. Quelques semaines plus tôt, la styliste avait lancé un appel : « Les maisons de luxe qui gagnent beaucoup d’argent doivent produire plus en France. La responsabilité collective de défendre le savoir-faire français leur incombe. » (1) Elle écrit au ministère de l’Economie et le titulaire du portefeuille de l’époque, Christian Estrosi, parle d’un label de bonne conduite entre donneurs d’ordre et sous-traitants. « Des effets d’annonce », résume la chef d’entreprise.

« Elle pue pas le fric »

Malgré le surcoût – « la minute de montage est 70 fois plus chère en France qu’en Thaïlande », précise-t-elle –, Agnès b. est l’un des premiers donneurs d’ordre français dans la mode. « 50 % de nos collections sont réalisées en France. Les grands du luxe n’y fabriquent à tout casser que 5 % », estime-t-elle. Peu à peu, ses sous-traitants ferment. « J’ai dû délocaliser. Les dentelles, les boutons, les broderies… C’est comme pour une bagnole : les composants quittent la France un par un. » Les chaussures b. sont parties en Espagne, les jeans au Maroc, les costumes en Roumanie. Nicole Mendez, elle, a été « charmée par la dame ». « C’est une vrai patronne, mais elle ne pue pas le fric. Elle a fumé sa clope, elle n’avait pas des mots plus intelligents que tout le monde. » Agnès b. a aussi du mal à se voir en businesswoman. Il y a un moment déjà, c’était dans les années 1990, elle a refusé de postuler pour un trophée de « femme d’affaires de l’année » – mais n’a pas boudé sa Légion d’honneur, l’an passé. Elle a pourtant fait d’une première boutique ouverte en 1975, rue du Jour, dans le Ier arrondissement de Paris, une enseigne aux 250 points de vente dans le monde et au chiffre d’affaires de 214 millions d’euros en 2009, dont elle est la seule propriétaire.

Créolisation, plancton et eau potable

On la décrit unanimement comme têtue. « Butée, pas bornée », nuance son fils, Etienne Bourgois, directeur général de l’entreprise. Elle contrôle tout. « Elle n’aime pas qu’on lui résiste, elle peut s’engueuler violemment. » Rue Dieu, « le mot marketing est interdit, s’amuse-t-il. Pour Agnès, c’est prendre les gens pour des cons. » Agnès b. ne fait pas de pub ; elle juge ça obscène. Elle communique plus élégamment par son mécénat protéiforme. Pas d’organigramme, pas de charte graphique non plus. Agnès b. n’a ni montre ni agenda. « Je voudrais que l’entreprise se dote d’une charte éthique, elle s’y oppose, poursuit Etienne Bourgois. Elle ne peut imaginer qu’un de ses fournisseurs ne soit pas aussi réglo qu’elle. »

Son mécénat culturel et humanitaire est connu. On sait moins qu’elle est actionnaire du site Internet d’information Mediapart ou qu’elle finance la chaire nomade du philosophe Edouard Glissant, né en Martinique. « La créolisation du monde, ça me parle cinq sur cinq », dit-elle. Et puis il y a l’écologie, engouement plus récent. Agnès b. est « porteuse d’eau », aux côtés de Philippe Starck ou José Bové, pour l’association de Danielle Mitterrand qui plaide pour l’accès de tous à l’eau potable. Surtout, elle finance la folle et colossale expédition Tara Océans : 2,5 millions d’euros de budget par an qu’elle assume pour un tiers, avec également les fondations Veolia et EDF. Depuis plus d’un an, ce bâteau hybride, mi-brise-glace mi-voilier, arpente les mers pour y relever du plancton et comprendre comment il réagira au changement climatique, lui qui rejette 50 % de l’oxygène de la planète.

Poésie de la science

Tara, c’était déjà le bateau du père adoré d’Agnès b. Il tient son nom du domaine d’Autant en emporte le vent, cette « terre à laquelle on revient toujours », comme elle dit. Et pour elle, cette terre, c’est la mer. A l’origine, il y a la famille versaillaise qui passe l’été à Antibes. « J’avais trois ans, mon père m’a lancée dans la baie de la Garoupe. “ Maintenant tu sais nager ! ” » Plus tard, elle navigue avec son frère, Bruno Troublé, futur skipper de la Coupe de l’America et fondateur de la coupe Louis Vuitton. La passion pour l’eau est restée. « Adolescente, Agnès avait le sens du vent, dit sa sœur Marie-Laure. Quand elle partait en mer, elle adorait manœuvrer elle-même. Elle ne craint pas l’eau froide. »

« Il y a dix ans, pour Agnès, l’écologie se résumait aux animaux et à Brigitte Bardot, explique Etienne Bourgois. Mais elle a compris que c’était l’humanitaire d’aujourd’hui. » Suite à l’audit réalisé en 2004-2005 dans son entreprise, elle a revu la ventilation, amélioré le tri sélectif, cessé de distribuer des bouteilles d’eau minérale aux salariés et installé des fontaines. Les stocks de tissus et les chutes ne sont jamais détruits : Agnès b. en fait des pochons ou les donne à des braderies ou à des associations. « Chaque fois qu’elle monte sur Tara, elle l’embrasse, les marins n’ont jamais vu ça… » Elle dit qu’elle est tombée amoureuse « de ce bateau qui n’a pas un bout de vernis. Entièrement gris, mat. » Elle appelle Eric Karsenti, directeur scientifique de l’expédition, « mon Neptune », à cause de sa barbe blanche. « Je ne suis pas une scientifique. Mais il y a toujours dans la science quelque chose de poétique. »

Elle a agrandi des millions de fois les photos de plancton que les scientifiques de Tara ont rapporté. Elle a mis ces dentelles blanches sur les jupes noires de sa collection présentée à l’automne. Des cocolitophores. —

(1) Dans un entretien accordé aux Echos, le 31 mars 2010.

Son geste vert Les sacs distribués aux clients sont désormais en amidon recyclable, ce qui a renchéri le coût de 250 000 euros par an.


Agnès b. en dates

23 novembre 1941 Naissance à Versailles (Yvelines)

1975 Ouverture de la première boutique

1984 Ouverture de la galerie du jour

2006 Première mission de Tara Océans à travers l’océan glacial arctique

2009 Expédition Tara pour la connaissance des fonds sous-marins

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