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2-07-2010
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Eau
Afrique
Reportage

Afrique du Sud : les bidons de l’espoir

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Afrique du Sud : les bidons de l'espoir
(www.hipporoller.org)
 
Grâce à l’Hippo Water Roller, des milliers de femmes de la province du Limpopo transportent désormais 90 litres en un seul trajet. Mais dans le pays, l’accès à l’eau ne s’améliore que lentement depuis la fin de l’apartheid.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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"Eau : le luxe de demain"

Il faut cinq heures depuis Johannesburg pour rejoindre Kgautswane à travers des paysages de savane arborée. L’autoroute qui mène à Maputo, au Mozambique, laisse la place à mi-parcours à un entrelacement de chaussées défoncées bordées d’herbes folles. Puis, au détour d’une bifurcation honorée d’un panneau spartiate s’élance un chemin de terre, lové dans les contreforts du massif du Drakensberg. Au cœur du Limpopo, sur l’ancien cadastre du Lebowa, vivent aujourd’hui 150 000 habitants, éparpillés dans une vingtaine de villages. Autant de Nord-Sothos, Swazis, Zoulous et Tsongas qui poursuivent là une existence inchangée depuis des décennies. On est là dans l’un des anciens bantoustans, érigés par le régime de l’apartheid dès la fin des années 1950 afin de séparer les Noirs des Blancs. Les modestes habitations s’étendent au milieu du veld – la steppe sud-africaine – brûlé par le soleil. Des troupeaux de bovins rejoignent une destination connue d’eux seuls, par-delà les cactus et les aloès. Les enfants jouent dans les nuages de poussière charriée par les véhicules. Seuls éléments à troubler ce décor immuable, d’étranges tonneaux de plastique bleu que poussent les femmes en chemin vers les rivières alentour.

Pour des milliers d’entre elles, le lever du jour et ses douces températures constitue le moment privilégié pour se rendre à la source d’eau la plus proche. A l’aide de récipients, elles versent le liquide au creux de leur baril qui, une fois rempli, s’en ira rouler lourdement sur les pistes boueuses. « Il faudra recommencer le soir venu », observe Clara Masinga, directrice du centre social local. Entretemps, ces épouses, mères de famille, tantes, filles ou nièces auront emprunté un taxi collectif qui les conduit jusqu’à la ville d’Ohrigstad, à 22 kilomètres, trimer pour une poignée de rands. Bien plus qu’un pôle économique, Ohrigstad est un concentré de services de base. « Si vous voulez trouver un robinet d’eau qui fonctionne, c’est là qu’il faut aller », assure un habitant. De retour à Kgautswane, les femmes devront encore s’activer dans le foyer où cohabitent les membres d’une famille élargie, intergénérationnelle, de cinq à dix personnes. Des journées interminables et harassantes que les 7 500 « Hippo Water Rollers » distribués par l’entreprise éponyme, avec le soutien de groupes sud-africains – le diamantaire De Beers, la holding minière Anglo-American – et étrangers – IBM, BP – ont contribué à adoucir.

Une pub dans le journal local

Conçu en 1991 par Pettie Pitzer et Johan Jonker, deux ingénieurs sud-africains, l’Hippo Water Roller est un gros bidon pouvant contenir 90 litres de liquide. Rien de bien original jusque-là. L’innovation, ce sont ces anses amovibles qui se glissent de part et d’autre du baril. Il suffit ensuite de le pousser. Et voilà comment on évite d’innombrables allers-retours. Dans les zones rurales et peu développées d’Afrique du Sud, un pays au climat semi-aride où il faut souvent marcher plusieurs kilomètres chaque jour pour toucher un point d’eau, cet outil est un bouleversement. En quinze ans, 30 000 d’entre eux ont été écoulés en Afrique australe, au Soudan, en Somalie et au Chili.

Comment est-il parvenu jusqu’à Kgautswane ? Clara Masinga se souvient être tombée sur une publicité dans le journal local. Elle a alors contacté le fabricant, qui s’est ensuite adressé à un mécène. Les 200 premiers barils ont été livrés en 1996. En 2010, Kgautswane est devenue la principale localité d’Afrique du Sud – et du monde – à recourir à ces conteneurs mobiles. « Ils permettent d’économiser du temps et réduisent la pénibilité des déplacements, explique Grant Gibbs, président de l’entreprise Hippo Roller. Des milliers de femmes et d’enfants peuvent désormais consacrer davantage de temps à leur éducation et à leur travail. C’est une libération. »

Liste d’attente

Comme dans le reste du continent africain, l’approvisionnement et la gestion de l’eau sont ici affaires de femmes. Elles s’en servent pour préparer la cuisine, laver le linge, faire le ménage, cultiver le potager, prendre un bain et, bien sûr, pour se désaltérer. Avant de boire justement, elles font bouillir l’eau ou y ajoutent quelques doses de liquide javellisant. Ces gestes oubliés en Occident sont vitaux pour prévenir choléra et diarrhées, infections inhérentes à la consommation d’eau non potable. Quand on leur demande pourquoi les hommes, dont la plupart sont pourtant au chômage, ne s’occupent pas de l’eau, toutes répondent d’un même sourire, un peu amusé, un brin résigné : « C’est la culture », et c’est ainsi… Quand on forme le socle du développement des communautés traditionnelles, mieux vaut troquer son bon vieux seau de 20 litres, comme en apesanteur sur la tête, contre l’Hippo Roller.

A 100 dollars le baril (82 euros), pas facile cependant de contenter toutes les habitantes de Kgautswane. Et ce n’est pas la centaine de nouveaux bidons bleus distribués en avril dernier qui ont pu soulager la demande. « Il m’en faudrait 5 000 supplémentaires chaque année », évalue Clara Masinga, qui gère les listes d’attente sans fin. En attendant d’être servies, elles sont des dizaines de milliers à Kgautswane, comme Isabel Motibatse, à consacrer trois heures chaque jour aux cinq allers-retours indispensables aux besoins de la maison.

Un temps interminable, et pour cause : « Avant les années 1980, les Afrikaners n’ont installé ici aucun service de base », explique Joseph Mohlala. Ce responsable local de l’ANC, parti actuellement au pouvoir, se remémore l’apartheid comme d’un « âge sombre ». Plus d’un demi-siècle durant lequel les populations noires, parquées dans des Etats indigènes ou dans les cités-dortoirs, les townships, furent systématiquement tenues à l’écart des politiques de développement réservées aux zones « blanches ». Une époque où « les gens marchaient deux kilomètres avec un seau de 25 litres sur la tête » pour se procurer de l’eau, à Kgautswane comme ailleurs. Résultat : dès 1994, le nouveau gouvernement de Nelson Mandela a dû relever le défi de fournir en urgence de l’eau courante à 20 millions de Noirs…

« D’immenses efforts ont été réalisés depuis », analyse Jay Bhagwan, directeur au Water Resource Center de Pretoria. Le « programme de reconstruction et de développement », la feuille de route du gouvernement, s’est fixé pour objectif de fournir 20 à 30 litres d’eau par jour à toute la population d’ici deux ans. Une armada de nouvelles réglementations sociales ont été votées. Introduite en 2000, la « Free Basic Water Policy » a œuvré à fournir gratuitement à chaque foyer 6 000 litres d’eau par mois. Et surtout, la Constitution de 1996 a consacré pour la première fois au monde, dans sa section 27, le droit fondamental d’accès à l’eau potable.

Pompes et tuyaux K.O.

A l’évidence, les progrès socio-économiques réalisés en seize ans sous l’égide de l’ANC sont colossaux. Et en 2009, lors de son discours annuel sur l’état de la nation, le président Jacob Zuma a mis l’accent sur les 88 % de concitoyens bénéficiant désormais d’un accès à l’eau potable situé a moins de 200 mètres de chez eux. Ce chiffre ne rend pourtant pas compte des fortes inégalités entre zones urbaines et rurales : « Le défi de l’accès à l’eau a été mieux géré dans les premières que les secondes », assure Jay Baghwan. Le Limpopo, province la plus pauvre du pays, en est l’exemple : en 2007, l’institut de recherche Empowerdex a constaté que seulement 21 % des habitants y disposaient d’un accès à l’eau à l’intérieur de leur habitation, contre 70 % à l’échelle nationale. Un chiffre qui chute à 8 % pour les résidents de la municipalité englobant Kgautswane… Cette disparité est encore renforcée par le « manque d’attention accordée à la maintenance des infrastructures et des canalisations », ajoute Jay Bhagwan. C’est précisément là que le bât blesse : « Il ne faut pas confondre le potentiel affiché et le résultat réel. Il y a un fossé », prévient Jonathan Tim, porte-parole de Mvula Trust, une ONG spécialisée dans les questions d’eau en Afrique du Sud. Virtuellement reliées aux réseaux de canalisation, de nombreuses municipalités ne peuvent pas en faire usage, pompes et tuyaux n’ayant jamais été entretenus. Ainsi à Kgautswane, localité officiellement couverte par le réseau, une centaine de litres (10 % des besoins hebdomadaires d’un foyer) à peine s’écoule, une seule fois par semaine, des robinets.

Robinet indomptable en pleine nuit

Les habitants de Kgautswane ne sont pourtant pas les plus mal lotis : pour rencontrer les itinérants de l’eau, il suffit de quitter Johannesburg et rouler une trentaine de kilomètres vers le sud-est, direction Germiston. A quelques encablures de l’aéroport international O.R. Tambo, se dresse sur plusieurs hectares une prolifération anarchique de cabanes de tôle et de bois. Bienvenue dans le bidonville de Makause : 15 000 habitants venus des quatre coins du pays sur fond d’urbanisation galopante. Les plus valeureux – ou désespérés – ont même quitté le Lesotho ou le Zimbabwe. Tous ont été attirés par les sirènes de Johannesburg, ses emplois, son électricité… et son eau. Eodwa Simmelane, 25 ans, se dresse, regard profond et stoïque qui ne sied pas à son âge. Elle raconte son départ de Piet Retief, sa ville natale dans le Mpumalanga, dans le nord-est du pays. Des centaines de kilomètres en taxi collectif pour atterrir à Makause, où sa sœur l’attendait. Elle parle de sa recherche d’un petit boulot, de son espoir de rehausser sa condition et, bien sûr, de bénéficier d’un meilleur accès à l’électricité, aux sanitaires, au tout-à-l’égout. Elle est là, avec d’autres femmes, autour d’un robinet indomptable qui dégorge des litres d’eau. « Mon mari travaille, c’est moi qui m’occupe du foyer, confie-t-elle. Je dois transporter huit bidons par jour, 160 litres pour quatre personnes. » A ses côtés, une autre évoque ses sept heures de trajets quotidiens pour disposer des 400 litres d’eau indispensables aux huit personnes vivant sous son toit.

Le jour s’est assoupi. Dans son sillage bleu-nuit, des fragments de lumière suggèrent autant de femmes dépêchées dans les venelles marécageuses de Makause. Accrochés à elles, souvent, ce qu’elles ont de plus précieux : un nouveau-né, solidement ligoté dans leur dos bombé, et un seau narguant les lois de la gravité sur leur tête. Flora, minuscule goutte d’eau au milieu de cette marée féminine, ressasse son amertume : « En 1994, l’ANC nous a promis de l’eau, mais il n’y a rien ! » Depuis, elle a troqué ses espoirs déçus contre une autre devise : « No work, no money, no water », « Pas de travail, pas d’argent, pas d’eau ». —

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