|
|
https://www.terraeco.net/spip.php?article9259
|
![]() |
La cigarette
dimanche, 28 mars 2010
/ Audrey Garric
|
Fumer tue. Le tabagisme passif compte même de nouvelles victimes : les forêts, les sols, l’eau ou l’air. Depuis le champ jusqu’au marchand de tabac du coin de la rue, voici comment la Terre (et votre santé) partent en fumée.
Huit centimètres de longueur, à peine un de diamètre et un bilan à vous couper la chique. Fumer nuit gravement à la santé – c’est entendu –, mais aussi à l’environnement. Tout commence dans un champ de tabac. Dans 90 % des cas, cela se passe dans un pays en développement. Pendant trois mois, de petites mains, en majorité chinoises, brésiliennes et indiennes, récoltent une à une les feuilles de ces plantes herbacées, du nom latin sans équivoque : Nicotiana tabacum. En 2008, 3,7 millions d’hectares ont produit 6,9 millions de tonnes de feuilles, faisant du tabac la principale culture non-vivrière au monde.
Ecrans de fumée
A une époque où le prix des clopes croît aussi vite que celles-ci se consument, on imagine les producteurs s’asseoir chaque mois sur un confortable pécule. Que nenni ! « Les cultivateurs, dont beaucoup d’enfants, sont maintenus dans une situation de grande pauvreté en raison de contrats d’exploitation inéquitables des cigarettiers », accuse Marty Otañez, professeur d’anthropologie à l’université du Colorado de Denver (Etats-Unis) et auteur d’un rapport sur les conséquences sociales du tabac pour la convention cadre antitabac de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces tabaculteurs, qui se font rouler comme du papier à cigarette, en sont alors réduits à travailler avec les moyens du bord, au grand dam de Dame Nature. Voilà pour le volet social. En matière d’environnement, le pire réside dans l’étape du séchage, juste après la récolte. Ce moment-clé où les feuilles virent du vert au jaune. Une majorité de producteurs ne dispose que de bois pour cela. Résultat : les forêts proches des champs sont littéralement passées à tabac. « Des arbres sont coupés pour alimenter les fours, ainsi que pour construire des séchoirs à l’air naturel », assure Helmut Geist, professeur à l’université d’Aberdeen en Ecosse et coordinateur d’une étude récente sur les impacts du tabac sur les écosystèmes. Les chiffres sont sans appel : le séchage d’un seul kilo de tabac nécessite en moyenne dix kilos de bois. Chaque année, ce sont plus de 200 000 hectares de forêts primaires qui partent en fumée dans les pays en développement, particulièrement en Afrique, où le rythme de la déforestation est dix fois plus important dans les régions tabacoles que sur l’ensemble du continent.
A défaut d’arrêter, certains pays cherchent à réduire leur consommation. La France, 5e producteur européen avec 2 300 agriculteurs, fait office de modèle pour un sevrage tabagique de l’environnement. Christophe Allemand, 42 ans, exploite avec son frère 25 hectares de tabac en Charente. Bilan : il émet 32 tonnes de gaz par an pour alimenter ses fours et consomme 1 800 m3 d’eau par hectare pour ses champs. « On a réduit la consommation d’eau de moitié grâce au goutte-à-goutte et celle des produits chimiques d’un tiers en ne traitant plus les plants systématiquement », détaille le producteur. Certains poussent même le filtre plus loin en expérimentant du tabac bio. « Il s’agit d’éviter tout produit chimique, mais aussi de limiter la densité des plantations, de favoriser les rotations avec d’autres cultures et de protéger les sols », précise Bénédicte Guibert, de l’Association nationale interprofessionnelle et technique du tabac (Anitta). Seul hic, le tabac français ne représente que 0,2 % de la production mondiale. De la poussière dans un cendrier.
Une fois le tabac cultivé et récolté, direction l’une des 300 usines de cigarettes au monde. Là, les feuilles sont traitées avant d’être agrémentées d’un mélange top secret de 2 500 composants chimiques, aux noms plus appétissants les uns que les autres : nicotine, phénol, butane, ammoniac, monoxyde de carbone, polonium ou encore arsenic. Tout ce beau petit monde est ensuite déposé sur des bobines de papier à cigarette atteignant 6 km de long. Avec des machines qui débitent 14 000 cigarettes à la minute, on comprend que la consommation de bois ne se limite pas à la culture du tabac. Les cigarettes roulées sont enveloppées de papier aluminium, rangées dans des paquets fermés de plastique, puis dans des cartouches et enfin des cartons.
Une dernière pour la route ? A peine 7 minutes d’usage et 4 000 substances chimiques se dégagent dans l’atmosphère. Quand l’on sait que 5500 milliards de cigarettes se vendent chaque année dans le monde, le bilan carbone du fumeur de tiges se dessine dans ses ronds de fumée. La cigarette finit sa vie souvent par terre : 4500 milliards de mégots jetés ainsi chaque année (lire aussi page 15). De quoi vous donner envie d’éteindre celle que vous fumiez en lisant cet article et de l’écraser… dans un cendrier. —
Le site de France tabac
L’Observatoire français des drogues et toxicomanie (OFDT), sur la consommation de tabac en France
Les 20 principaux producteurs de tabac sur le site de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture)
Le site de Tobacco control
La composition d’une cigarette
Illustration : Simon Astié