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A la recherche du silence perdu
lundi, 25 août 2014 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

Le vrai silence se fait rare. Je suis parti à sa recherche, en suivant les conseils de trois férus d’interruptions sonores. Récit d’une quête perdue d’avance.

Connaissez-vous un endroit où l’on entend ni voiture, ni moteur, ni aucune voix ? En clair, aucun bruit humain, même en tendant bien l’oreille ? On pense d’abord en trouver des tas. Pourtant, ils sont rarissimes. Je l’ai compris en passant plusieurs jours au cœur de la forêt de l’Ardenne belge à la fin du mois de juillet. Loin des routes bitumées, au milieu des arbres, j’appréciais le calme mais distinguais au loin le son des voitures et des campeurs. Mon sonomètre le confirmait : il captait quelques décibels. Rebelote dans les catacombes parisiennes : ce monde calme et mystérieux n’est pas à zéro décibel, même la nuit. En 2012, un journaliste du quotidien américain The New York Times racontait avoir marché plusieurs jours dans la neige du parc Denali, au milieu de l’Alaska, pour s’éloigner le plus loin possible des routes et parvenir à n’enregistrer que les seuls et uniques sons de la nature. Il a échoué : des bruits d’avions venaient perturber ses prises plusieurs fois par heure.

Le silence aurait-il disparu ? Les initiés qui l’entendent régulièrement sont en tout cas très peu nombreux. L’un d’eux, l’artiste sonore Eric La Casa, me raconte comment il le cherche. « D’abord, il faut trouver à partir de quand on n’est plus relié à une ville, ce n’est pas évident. Ensuite, il faut quitter les routes, mais il y en a presque partout. Il n’y a pas vraiment d’adresses exactes, on connait des zones très calmes, mais il faut toujours chercher. Il y a le Causse Méjean (en Lozère, ndlr) par exemple, surtout l’hiver. Il n’y a presque pas de voitures et même pas d’insectes, en fait il n’y a rien. » Et qu’entend-on quand il n’y a aucun bruit ? « Le niveau sonore y est tellement bas que, pour un Parisien, par exemple, c’est déroutant. Il faut plusieurs jours pour descendre de son niveau de bruit habituel et s’y habituer. On sent que les gens là-bas sont dans un autre rapport au temps et à l’espace. Ils ne sont pas mal à l’aise si vous êtes ensemble et que personne ne parle, alors que vous, par contre, il faut vous y préparer. »

Préparer son corps au silence

Eric La Casa me conseille de contacter Marc Namblard : « Il est audio-naturaliste. C’est la personne que je connais qui est capable d’attendre le plus longtemps sans bouger, juste pour écouter. » Celui-ci confirme que chercher le silence est une quête ardue : « On parle beaucoup du bruit en ville, mais à la campagne, ce n’est pas vraiment mieux. J’habite dans un village de 100 habitants, au moment où je vous parle, je suis dans mon jardin, j’entends quelqu’un en train de tondre. Même quand on met un micro dans l’eau, on entend les moteurs. » Le guide naturaliste m’assure que plus on reste dans une zone de calme, plus notre ouïe s’affine au point d’entendre « des petits bruits d’insectes ». Tant et si bien que, pour lui, « le vrai silence total n’existe pas ».

Pour m’en approcher, je prends rendez-vous dans l’endroit de France le plus coupé des bruits humains. Il se trouve… en plein centre de Paris. C’est une chambre « anéchoïque » – c’est-à-dire où il n’y a pas d’échos – installée à l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/Musique) où l’on n’entend aucun bruit extérieur tant elle est isolée. « C’est une sorte de boîte dans une boîte, avec un cube posé sur des blocs silencieux en néoprène qui absorbent les vibrations », explique Olivier Warusfel, le chercheur qui me fait visiter les lieux. La porte de la chambre est fermée, j’ai l’étrange impression que mes oreilles distinguent avec une grande précision d’où vient le son de sa voix.

Le silence est passionnant

Je décide d’y rester le plus longtemps possible, pour expérimenter le fameux silence dont m’ont parlé Eric La Casa et Marc Namblard. Dans les premiers moments, je suis impressionné par le bourdonnement que j’entends, un peu comme quand on « écoute » un coquillage. J’ai l’impression qu’il me fallait un sas de décompression en sortant du boucan parisien. Au bout d’une dizaine de minutes, le bourdonnement diminue et d’autres bruits m’étonnent : celui de mes paupières quand je cligne des yeux, par exemple. Bizarrement, écouter le silence est assez passionnant, la première demi-heure passe très rapidement. Je craignais de m’endormir, ce calme est en fait reposant. J’entends maintenant le squelette de mon cou quand je tourne la tête, et le « clic » de la mine de mon stylo me semble être un bruit impressionnant. Au bout de cinquante minutes, l’ennui prend le dessus. Le manque de son devient pesant, je quitte la pièce juste avant d’avoir atteint le « cap » de l’heure silencieuse.

« Nous ne sommes pas fait pour le silence. La vie fait du bruit, le silence total, c’est la mort. » George Foy, celui qui me dresse ce constat, est probablement l’un des hommes qui a le plus cherché le silence total dans sa vie. Il a raconté ces recherches dans son livre Zéro Décibels (2010). Épuisé par le bruit de New York, il a d’abord cherché à se rendre dans des endroits calmes, puis s’est réfugié dans une maison très isolée. A chaque fois, des bruits le dérangeaient. Il a alors voyagé dans le monde entier avant de trouver enfin l’endroit le plus silencieux de la terre : une chambre totalement sourde au Minnesota, aux Etats-Unis, où le niveau de décibels est négatif. « Le type qui m’y a amené a éteint la lumière parce que ça fait un tout petit peu de bruit et il m’a mis au défi de passer 45 minutes là-dedans sans devenir fou. J’étais dans le noir et dans le silence complet, c’était très impressionnant. Au début, j’étais très content, j’avais trouvé ce que je cherchais. Et puis au bout d’un temps, j’ai réalisé que j’entendais des bruits, mes propres bruits, j’entendais même le sang couler dans mes veines. J’ai compris que le seul moment où l’on n’entend rien, c’est quand on est mort », décrit-il. Ce Franco-Américain est depuis revenu vivre à New York. « Mes recherches m’ont fait comprendre que personne n’a vraiment envie du silence absolu. Il faut veiller, par contre, à trouver un équilibre dans sa vie et à s’accorder des temps calmes pour sortir de temps en temps du bruit qui nous entoure. »



Ce bruit qu’on n’entend plus


Se servir au quotidien d’un décibel-mètre est un exercice étonnant. C’est ainsi que George Foy a constaté qu’il vivait dans un environnement proche, en moyenne, de 50 décibels (dB), même la nuit. Un niveau sonore qui cause stress et fatigue quand il est prolongé. 50 dB, c’est aussi le niveau de bruit de l’open space de notre rédaction parisienne en début de matinée. Puis, dans le calme du creux de la matinée, on redescend sous les 40 dB. A l’heure du déjeuner on dépasse les 70 dB. Dans les restaurants du coin, à l’heure de pointe, on approche des 85 dB. Et vous ? Pour le savoir, si vous n’avez pas de sonomètre, il existe des cartes de bruit dans de nombreuses villes (Paris, l’agglomération de Nantes ou Lyon).

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