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Tous au jardin !
jeudi, 24 avril 2014 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

Le potager serait-il le fils aimé de la crise ? En tout cas, la binette est en plein boom. Mais n’y voyez pas qu’une question de gros sous : ce retour à la terre est rempli de sens, ce retour aux sources est rempli de joie. Et la passion creuse son sillon. Y succomberez-vous ?

Dans vos cours et vos jardins, sur vos balcons et vos toits, des ceintures des villes jusqu’à vos assiettes, les potagers foisonnent autour de vous. Ces derniers mois, vous avez été des millions à reprendre la binette et le cordeau et les beaux jours ne devraient pas infirmer la tendance. Ainsi, près de 43 % des Français déclarent posséder un potager, contre 31 % en 2010. Et près de 56 % de ceux qui n’en ont pas… disent en rêver. Vous en faites peut-être partie.

D’où vient cette passion soudaine ? De nos palais, pardi ! La grande distribution avait réussi la prouesse de nous fourguer les mêmes fruits et les mêmes légumes toute l’année, en défiant les lois des saisons. Mais ces progrès ont un goût amer et ne peuvent remplacer la saveur d’un fruit ou d’un légume fraîchement cueilli. A la fin de la dernière décennie, le déclic a, semble-t-il, germé de la crise économique. Dans les jardineries, on a vu débarquer des foules de clients fatigués par les tomates et les pommes à la noix. Parmi eux, beaucoup d’heureux propriétaires de lopins de terre, mais pas seulement. « On a découvert à cette époque ce que j’ai appelé la “ génération tomate-cerise ”. Ce sont des urbains assez jeunes qui veulent faire pousser leurs premiers légumes, souvent sur leur balcon, et commencent avec quelque chose de simple », avance Marc Gueguen, responsable du développement pour la chaîne de jardineries Truffaut. « Nous nous sommes lancés au moment où montait un fantasme, celui de cultiver ce qu’on mange, ainsi que l’envie de déguster une carotte qui a un vrai goût de carotte », confirme Virgile Desurmont, chargé de la communication chez Bacsac, une entreprise qui commercialise depuis 2008 des sacs souples destinés aux petits potagers urbains.

Du « prêt-à-pousser » au poulailler

Soudaine, cette passion française ne risque pourtant pas de s’envoler comme une envie de fraises en décembre. « Une partie de nos clients sont des curieux, plutôt intéressés par le “ prêt-à-pousser ”. Mais 40 % des jardiniers cultivent par nécessité, et beaucoup se diversifient de plus en plus, que ce soit en achetant un poulailler ou en faisant, par exemple, des confitures et des conserves », note Frédéric Guyot, directeur du marketing des jardineries Gamm vert.

Surtout, ce phénomène potager ne s’arrête pas une fois la récolte venue. Le jardin, ça se partage. Pour preuve, le succès fulgurant du mouvement des Incroyables comestibles. Le principe est simple : cultiver sur l’espace public des fruits et des légumes en libre service. Il est né dans la petite ville de Todmorden, en Angleterre, en 2008. Depuis, des centaines d’habitants l’ont rejoint. La bourgade et ses commerces ont retrouvé leur vitalité. En France, 350 villes ont rejoint l’initiative. Et ce n’est qu’une forme parmi d’autres de jardinage collectif, cette tradition hexagonale tombée en désuétude au siècle dernier et qui séduit à nouveau. « Les jardins appelés “ ouvriers ” puis “ familiaux ” sont nés pendant la Révolution industrielle et ont ensuite grandi avec les grandes crises, dans les périodes où les besoins alimentaires étaient forts, à savoir les guerres mondiales et les années 1930 », retrace Jean-Noël Consalès, maître de conférences en urbanisme et cocoordinateur du projet de recherche national Jassur (Jardins associatifs urbains), qui étudie les jardins collectifs et leur impact sur la ville durable. La fin des haricots est ensuite arrivée, avec les Trente Glorieuses, où l’on estime que 90 % des jardins collectifs ont disparu ! Aujourd’hui, la courbe du jardinage s’est inversée. Là aussi, la crise a joué. « La Grèce, l’Espagne, l’Italie et les pays européens les plus frappés par la crise sont ceux où l’on voit le plus de dynamisme, notamment chez les jeunes », note Jean-Noël Consalès. En France, les jardins familiaux (1) recommencent à éclore, mais la demande est telle que l’on compte, dans les grandes villes françaises, plus d’inscrits sur les listes d’attente que de parcelles occupées. En Ile-de-France, il faut ainsi attendre quatre à cinq ans, en moyenne, avant de disposer de son propre carré à cultiver.

«  Plus de classes moyennes, et de femmes  »

Dans ces jardins, la diversité, elle aussi, s’accroît. « Le profil unique du jardinier, c’est-à-dire le père de famille âgé et issu d’un milieu populaire, c’est révolu, analyse le sociologue. On voit davantage de classes moyennes, plus de femmes. Et puis il y a d’autres formes qui apparaissent : il y a des jardins partagés où l’on cherche moins à produire qu’à monter un projet associatif pour faire revivre un quartier, il y a des jardins d’insertion, des jardins au pied des immeubles, dans des bacs dans les rues, des jardins pédagogiques… », analyse le sociologue. « Les jardins collectifs étaient parfois devenus une espèce d’enclave de résistants au milieu de la ville. Maintenant, ce sont des lieux ouverts, on essaye de les intégrer dans la vie des quartiers et dans les trames vertes. L’ambiance change aussi : il y a des familles et le week-end, il y a des gosses partout », complète Gil Melin, président de la Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs, qui peine… à trouver des lieux où implanter de nouveaux jardins. Ses recherches le mènent sur les toits, mais surtout dans les friches, les enclaves et les périphéries de la ville.

La petite surface a de l’avenir

Est-ce là l’avenir de nos légumes ? De nombreux maraîchers y croient et tentent de faire leurs choux gras sur les espaces laissés libres par la cité. La petite surface oblige à produire autrement : sans tracteur, sans gaspillage, mais avec plus de qualité et de diversité pour sortir du rang. Peut-on vraiment en vivre ? C’est la question qu’a posée François Léger, directeur du Sad-Apt (un laboratoire commun à l’école AgroParisTech et à l’Institut national de la recherche agronomique, l’Inra) en étudiant les performances de la microferme du Bec-Hellouin, dans l’Eure. Les légumes produits sur l’exploitation en 2012 – avec une météo médiocre – montrent que l’on peut réaliser au moins 32 000 euros de chiffre d’affaires pour 1 400 heures de travail (2) sur une surface cultivée minime : environ 1 000 m2. « Nos premiers travaux tendent à confirmer qu’une petite surface permet de créer une activité à temps plein rémunératrice pour une personne. C’est très encourageant pour nos recherches sur l’agriculture en périphérie des villes », décrypte François Léger.

De quoi imaginer retrouver les ceintures maraîchères qui cernaient les villes jusqu’au XIXe siècle ? Peut-être bien. Une récente étude menée à Rennes par les élèves d’Agrocampus Ouest a montré que la capitale bretonne pourrait devenir autosuffisante en légumes en créant, entre autres, une couronne maraîchère de 6,3 km de large autour de l’agglomération. L’idée reste très théorique, mais fait germer de nombreux projets. A Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), dans le domaine de la Bourdaisière, le prince Louis-Albert de Broglie a fondé un Conservatoire de la tomate. Une équipe de trois maraîchers va tenter d’y produire des légumes sur deux hectares en respectant les principes de la permaculture et de l’agrobiologie. L’objectif ? « Démontrer qu’il est possible de produire suffisamment, sur une petite surface cultivée en bio, pour dégager un salaire convenable », avance le « prince jardinier ». Et vous, votre retour à la terre, quelle forme prendra-t-il ? —

(1) On distingue les jardins dits « ouvriers » et « familiaux » – des terrains associatifs, où chacun cultive sa parcelle privative – des jardins dits « partagés », où l’espace est en général cultivé en commun.

(2) L’étude chiffre 1 400 heures lissées sur l’année avec des pics saisonniers et un long creux pendant l’hiver. Le nombre total d’heures de travail sur l’année (travaux hors jardin compris) est de 2 100, soit une charge de travail proche des 35 heures par semaine.



SOMMAIRE

ECLAIRAGE Les nouvelles pousses des potagers collectifs Dans l’Hexagone, les jardins partagés sont en plein regain. Parfois, ils imaginent même le futur de nos semis. Exemples en Ile-de-France.
REPORTAGE L’homme qui chouchoute les choux des chefs Près de Nantes, Olivier Durand cultive 150 variétés de légumes bios. Il veille à leur qualité, mais aussi à leur beauté. Ses clients cuisiniers en redemandent.
SAGA Mais d’où viennent vraiment les légumes anciens ? Faute de rentabilité, nos carottes, tomates ou pommes de terre ont vu disparaître leurs cousines régionales, pourtant plus goûteuses. Aujourd’hui, des passionnés les déterrent.
FOCUS Tomates, patates, carottes : les variétés à redécouvrir Délaissées, oubliées, redécouvertes… Dégustez ces nouvelles variétés de fruits et légumes.
PORTRAIT Stéphane Marie, coup de show au jardin Pédagogue et passionné, l’animateur vedette de « Silence, ça pousse ! » a rendu le bouturage branché à la télé. Aujourd’hui, son émission dépasse le million de fidèles.
INTERVIEW « Les plantes bougent, sentent et réagissent mais nous ne sommes pas capables de le voir » Les végétaux sont bavards et sensibles, assure le chercheur en agronomie Bruno Moulia. Des découvertes qui pourraient révolutionner notre agriculture.
VERBATIMS Ils vous livrent leur jardin secret Trois jardiniers amateurs vous parlent de leur jardin et vous donnent quelques conseils.
COMPARATIF Où acheter des semences bios pour votre potager ? De Kokopelli à Graines del Païs en passant par Germinance, voici les avantages et les inconvénients de plusieurs revendeurs de graines.
PRATIQUE Le calendrier futé du potager De janvier à décembre, voici tous nos conseils pour vos semis, plants et repiquages de fruits et légumes.
BIBLIOGRAPHIE 25 sites et livres pour se mettre au jardin Des sites et des livres pour tout savoir sur le jardin et mettre la main à la terre !

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