http://www.terraeco.net/Generation-emigration-quand-la,42791.html
Génération émigration, quand la crise rebat les cartes
mardi, 27 mars 2012 / Thibaut Schepman /

J’ai rêvé de devenir basketteur, puis de travailler pour Terra eco, le média qui change le monde. Bilan : on n’est pas si mal loin des parquets.

Frappés par la crise, des centaines de milliers d’Européens quittent leur pays pour tenter leur chance ailleurs, au Brésil, en Australie ou encore au Mozambique.

Plus de 2 500 candidatures spontanées en une seule nuit. Quand Guido Rebstock a allumé son ordinateur le 8 février dernier, dans son bureau de l’agence pour l’emploi en plein cœur de la petite ville allemande de Schwäbisch Hall, sa boîte mail était noyée sous les milliers de CV et lettres de motivation venus du Portugal. Une cohue aussi soudaine qu’inhabituelle – la ville ne compte que 37 000 habitants – due à un simple article diffusé deux jours plus tôt à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le supplément du Diário Económico, un journal économique portugais.

Invitée par la ville allemande à découvrir les opportunités d’emploi dans la région – qui compte notamment le géant de l’automobile Daimler, en manque de main-d’œuvre – la journaliste avait titré son article « Découvrez cette ville allemande qui veut embaucher des Portugais ». Convaincant. L’article est partagé très rapidement via Facebook, et pas moins de 14 000 Portugais ont depuis postulé.

Au-delà de l’anecdote, l’histoire montre combien la tentation de l’exil est forte dans les pays les plus frappés par la crise de la dette en Europe. Ce sont d’abord les derniers arrivés, les immigrés, qui sont repartis. Mais, désormais, des milliers de personnes nées sur le sol européen quittent à leur tour leur pays natal pour trouver un travail ou des conditions de vie meilleures, bien souvent en dehors du Vieux continent. Au classement des pays qui ont compté le plus de départs en 2010 (dernière année de référence pour la plupart des pays, ndlr), on trouve l’Irlande, l’Espagne, le Portugal, la Grèce :

De même pour les pays qui ont un solde migratoire faible (ceux qui ont compté à peine plus d’arrivées que de départs en 2010) ou négatif (ceux où le nombre d’émigrés a dépassé le nombre d’immigrés sur l’année 2010) :

Autant de pays que l’on retrouve aussi au classement des plus hauts taux de chômage :

C’est bien le manque de travail, surtout chez les jeunes, qui pousse au départ. Au Portugal ou en Italie, un actif de moins de 25 ans sur trois est au chômage. En Espagne, ce taux frôle les 50%, deux fois plus qu’il y a dix ans. Ce sont eux qui sont les plus enclins au départ. On les appelle déjà la « Generacion noqueada » (la génération frappée, assommée) « la génération perdue » ou tout simplement la « génération émigration ». Tour d’horizon de ces pays que l’on quitte et de ceux qui deviennent de nouvelles terres d’asile :

Les pays qui perdent

- L’Irlande :


>> Pays d’accueil : Australie, Canada, Etats-Unis.


Dès 2008, l’émigration a recommencé à grimper en Irlande. Un phénomène qui ne cesse de s’accélérer. L’Office national de la statistique estime que 75 000 personnes ont quitté le pays en 2011, deux fois plus qu’en 2007. Plus de la moitié d’entre elles avaient la nationalité irlandaise. Cette vague se ressent dans toutes les strates de la société. Le Guardian révélait ainsi qu’un club de football gaélique et de hurling de Dublin – deux sports traditionnels irlandais – a perdu 8 des 15 joueurs de son équipe de jeunes lors des 18 derniers mois. La plupart de ces talents en devenir ont rejoint l’Australie ou les Etats-Unis. Certains se convertissent aux sports locaux, d’autres créent des clubs de sports irlandais. L’un de ces clubs vient d’ouvrir à Oulan-Bator la capitale de la Mongolie.




- La Grèce :


>> Pays d’accueil : Allemagne, Australie, Etats-Unis.


Les dernières statistiques datent de 2010. Elles indiquent que 119 985 personnes ont quitté le pays. Le solde migratoire est passé dans le rouge en 2011, c’est-à-dire que le pays est redevenu une terre d’exil, après avoir été longtemps une terre d’immigration. De très nombreux migrants rejoignent l’Australie, où réside déjà une importante diaspora grecque.




- L’Espagne :


>> Pays d’accueil : Plus de 60% des partants rejoignent un pays situé en dehors de l’Union Européenne (UE)comme le montre cette carte réalisée par le Wall Street Journal. Ils gagnent principalement le Brésil, l’Argentine et le Chili.


Sur le million d’immigrés comptés dans l’UE en 2001, plus d’un quart se sont installés en Espagne, titrait la presse espagnole en janvier 2002. L’Espagne était de loin le principal pays d’accueil en Europe.

Dix ans plus tard exactement, ravagée par un taux de chômage sans cesse grandissant, l’Espagne est devenue terre d’émigration, annoncent désormais les journaux. Plus d’un demi million de personnes a quitté le pays en 2011. Le solde migratoire est donc négatif de 50 000 personnes l’an passé, une première depuis dix ans (ces données ne figurent pas dans les cartes ci-dessus, dont les chiffres s’arrêtent en 2010, ndlr). Les analystes estiment même que la population pourrait se réduire encore d’un demi million de personnes d’ici à dix ans ans. Au-delà de ces chiffres, toute la société se prépare au changement comme l’analysait le quotidien El país en janvier dernier.




- Le Portugal :


>> Pays d’accueil : Les habitants émigrent principalement vers leurs anciennes colonies. Une partie de la population a rejoint les 300 000 Portugais vivant au Brésil, mais plus de 10 000 sont partis vivre en Angola, et un millier a choisi le Mozambique – ces deux pays connaissent une forte croissance économique.

Là encore les données montrent une vive dégradation. Pas moins de 100 000 Portugais ont quitté le pays en 2011, sur une population de 11 millions d’habitants seulement. Une vague comparable à celle qu’a connu le pays dans les années 1960.




Les pays qui gagnent

- L’Allemagne :

Signe des temps, l’Institut linguistique Goethe – présent dans le monde entier – a vu le nombre d’inscrits à ses cours d’allemand exploser. Le taux « d’élèves » a grimpé de 35% en Espagne, de 20% au Portugal, de 14% en Italie, de 10% en Grèce et de 8% en France.

Pour ces nouveaux inscrits le but est clair, reconnaît Klaus-Dieter Lehmann, le directeur de l’Institut, dans une interview à l’agence AP : « La plupart sont des jeunes. Ils prennent des cours pas parce qu’ils veulent lire Goethe ou Schiller dans leur langue originale, mais pour améliorer leurs chances de trouver du travail. »




- Le Brésil

Le pays a d’abord vu revenir nombre de personnes parties tenter leur chance à l’étranger, notamment en Espagne et au Portugal. Pour eux, le ministère des Affaires étrangères a même publié un guide du retour au pays. Le nombre d’immigrés est aussi en très nette augmentation : il a grimpé de 50% entre décembre 2010 et juin 2011, pour atteindre 1,47 millions de personnes.




-  L’Angola et le Mozambique :

L’Angola, pays riche de ressources pétrolières, est une très récente terre d’émigration. Les Portugais y sont aujourd’hui deux fois plus nombreux qu’en 2005. Le Mozambique, autre ancienne colonie portugaise, a vu le nombre d’étrangers augmenter de 40% ces deux dernières années.




- Argentine :

A peine élu, le nouveau Premier ministre Mariano Rajoy a provoqué une polémique en assurant que 1 200 Espagnols quittent leur pays chaque mois pour rejoindre l’Argentine. Si aucune statistique officielle n’est tenue, Buenos Aires voit arriver de nombreux migrants comme l’indique le Guardian




-  A lire aussi :

- Generation Emigration, le blog du Irish Times dédié au sujet.

- Les témoignages de ces exilés recueillis par le Guardian.

- L’exil n’est chose aisée, comme le montre ce reportage de Presseurop.