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«  Nous détruisons ce que nous ne connaissons pas encore »
vendredi, 2 juillet 2010 / David Solon /

Président de l’association des Amis de Terra eco Ancien directeur de la rédaction de Terra eco

SERIE : QUEL AVENIR POUR LA BIODIVERSITE ? 3/5 Les réponses à nos désirs de vitesse, de confort, voire de bonheur, se trouvent dissimulées au pied d’un arbre, sous un rocher au fond de la mer, ou dans la queue d’un requin : c’est la certitude de Tarik Chekchak, responsable des programmes de l’Equipe Cousteau.

Il a découvert le monde arctique en 1989, juste après son bac. Pour fêter son diplôme, Tarik Chekchak est monté en stop jusqu’au cap Nord, au fin fond de la Norvège. Cette découverte des grands espaces a rappelé à cet enfant d’Algérie ce qu’il avait ressenti dans le désert du Sahara : l’humilité des habitants et une dimension presque mystique dans l’approche du territoire. Depuis, le responsable des programmes de l’Equipe Cousteau est persuadé que c’est dans la nature – qui développe des stratégies d’adaptation depuis 3,8 milliards d’années – que se trouvent les solutions de demain.

Les océans servent-ils réellement à quelque chose ?

72 % de la surface du globe est couverte d’océans. L’espèce humaine en est fondamentalement dépendante. Les océans ont un rôle clé dans les échanges au sein de l’atmosphère et sur le plan climatique. Et l’on voit bien que leur pouvoir d’attraction grandit. La moitié de la population mondiale vit à proximité du littoral aujourd’hui, et nous serons 75 % en 2025 si la tendance se poursuit. En fait, nos océans nous rendent toutes sortes de services. D’abord, les services de prélèvement comme la pêche. Les services de régulation ensuite, utiles pour le climat ou la qualité de l’eau, mais aussi contre les catastrophes comme les tsunamis. Saviez-vous, par exemple, que lors de celui de 2004, la mortalité humaine a été beaucoup moins importante dans les zones où les mangroves et les coraux étaient en bon état ? Et puis il y a les services de soutien nécessaires à tous les autres, comme les cycles de l’oxygène, de la biomasse ou des éléments nutritifs. Enfin, les océans délivrent un dernier service : récréatif, culturel, voire spirituel.

Vous avez navigué sur tous les océans du globe. Dans quel état se trouvent-ils ?

Nous connaissons très mal les fonds marins et leur biodiversité, notamment dans les grandes profondeurs. Imaginez qu’en 1992, l’état de nos connaissances permettait de dresser une liste d’environ 40 000 espèces marines dans la seule famille des crustacés. Or, aujourd’hui, on estime qu’ils sont quatre fois plus nombreux ! Le drame, c’est que nous sommes en train de détruire ce que nous ne connaissons pas encore. A cause de la surpêche et du développement anarchique des côtes qui provoque pollutions, modifications des courants et dépôts de sédiments. Nous manquons cruellement de vision intégrée dans notre approche des océans et de leurs zones côtières.

Que voulez-vous dire ?

Je prends un exemple de gestion socio-écosystémique. En 2005, je participais à une expédition, « Sur les traces de la Calypso », au Soudan, du côté de la mer Rouge. Là bas, vous avez 750 km de côtes pour une seule grande ville : Port-Soudan. Il s’agissait de mener une étude avant que la pression de l’homme ne s’exerce plus amplement. Nous avons cartographié les habitats marins, puis dressé le profil socio-économique des populations. L’idée était de poser la première pierre d’une collaboration avec tous les ministères concernés par la gestion intégrée des zones côtières. Aujourd’hui, nous discutons de la phase 2 qui est censée appliquer nos différentes recommandations sur la base d’un outil informatique d’aide à la décision.

Vous défendez aussi le concept de biomimétisme. De quoi s’agit-il ?

Le vivant est apparu sur Terre il y a 3,8 milliards d’années. Pour résister à toutes les agressions, il a dû adopter des stratégies durables, par exemple en retirant du carbone de l’atmosphère et en l’enfouissant sous forme fossile (pétrole, charbon, etc.). Il a également laissé de côté des éléments pourtant accessibles comme le plomb. Il y a peut-être une raison, non ? Que fait l’homme depuis la révolution industrielle ? L’exact contraire. Nos stratégies sont certes parfois prodigieusement intelligentes, mais nous nous asseyons la plupart du temps sur 3,8 milliards d’années de recherche et de développement. Je prends l’exemple de l’eau. C’est un magnifique solvant, n’est-ce pas ? Et la richesse de la biodiversité qui l’utilise montre son efficacité. L’être humain en revanche, grâce à son génie, a mis au point d’incroyables solvants, performants, puissants. Problème : ces solvants nous empoisonnent. Nous avons oublié que les principes du vivant s’appliquent aussi à notre espèce. Et cet oubli se retourne contre nous.

Vous dites en fait que les réponses à nos désirs de vitesse, de confort, voire de bonheur, se trouvent dissimulées au pied d’un arbre, sous un rocher au fond de la mer, ou dans la queue d’un requin ?

Vous ne croyez pas si bien dire. Comme disait Victor Hugo, « c’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas ». On peut classer le biomimétisme en trois niveaux d’inspiration. L’inspiration par la forme, qui consiste à imiter une forme sélectionnée dans des conditions données par l’évolution. Il existe ainsi une hydrolienne (1) directement inspirée par la forme de la nageoire caudale des requins. Son efficacité à transformer en électricité les courants marins est de 90 %. Deuxième famille : l’inspiration par le procédé. Il faut une température de 1 500° C pour fabriquer du verre. Or, il existe une éponge antarctique capable de synthétiser à température ambiante un très complexe squelette de verre ! Le laboratoire Bell-Lucent a reproduit cette synthèse en imitant les protéines de l’éponge. Enfin, troisième cas : l’inspiration par les interactions existantes dans les écosystèmes. C’est, par exemple, le concept d’écologie industrielle dans lequel les déchets de l’un doivent servir de ressources à l’autre (2).

Mais s’inspirer de la biodiversité ne risque-t-il pas de contraindre, voire d’annihiler notre développement ?

Cousteau disait en 1973 : « Le massacre des baleines, le raclage incessant des fonds des mers par de lourds chaluts, les forages pétroliers hâtifs dans des zones trop peu connues, voilà autant d’exemples d’un pillage, d’un viol honteux des mers, né d’une conception erronée du progrès. Il faudrait ne pas attendre des "rappels à l’ordre" brutaux avant d’opter pour une gestion rationnelle, internationale des ressources marines. » Nous devons changer car nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis ! L’erreur profonde revient à considérer l’humain d’un coté et l’environnement de l’autre. En fait, les découvertes scientifiques les plus récentes, notamment en sciences cognitives, montrent que cette dichotomie est une illusion. Se reconnecter aux principes du vivant implique d’accepter la notion de limites. Elle demande de définir un champ d’exploration prenant en compte les leçons de 3,8 milliards d’années de présence de la vie sur notre planète. Est-il judicieux de franchir allègrement les barrières spécifiques comme pour les OGM ? Non. Est-ce résilient d’introduire dans le circuit des éléments que le vivant a soigneusement évité d’utiliser, ou qui ont été extraits car en excès, et qui deviennent des poisons ? Non !

Est-il encore temps de nous (re)tourner vers la biodiversité, notamment marine, pour résoudre les crises dans lesquelles sont embourbés nos systèmes ?

Le système apprend des crises. Celle que nous traversons est l’expression d’une impasse. Plus vite nous le réaliserons, moins douloureux sera le réveil. Regardez ce qui se passe dans le golfe du Mexique ! Il y a 6 000 plates-formes offshore dans le monde et nous allons chercher nos ressources en hydrocarbures de plus en plus profond en prenant des risques énormes que nous ne maîtrisons pas. Nous sommes capables d’envoyer une sonde sur Mars pour essayer de trouver de l’eau, mais incapables de boucher une fuite à 1 500 m de fond ! Nous ne pouvons brutalement décider de nous passer de pétrole car notre dépendance est trop forte. Mais c’est précisément en raison de cette dépendance que nous devenons de plus en plus violents pour satisfaire nos besoins. Le seul pétrole indispensable est celui qui nous permettra de passer à une civilisation post-pétrole ! Dans le respect du vivant et des services qu’il nous procure, nous devons favoriser les énergies renouvelables : celles tirées de l’énergie des vagues, celle des marées, l’énergie thermique, l’éolien offshore… Nos océans s’acidifient à un rythme très rapide : +30 % depuis la révolution industrielle. Ils ne peuvent capter tout le carbone que l’espèce humaine rejette. Des espèces clés dans la chaîne sont touchées et nous franchissons des seuils d’irréversibilité. Il y a urgence à rendre certaines zones inaccessibles à la pêche et à étendre les aires marines protégées, y compris en eaux internationales. Heureusement, il y a des contre-exemples. J’ai aussi vu des aires protégées, comme à Port-Cros en Méditerranée, où la vie et la diversité se sont épanouies à nouveau. Il ne s’agit pas de tout mettre sous cloche pour autant ! Eau et air n’ont pas de frontières. Quand la vie est présente, elle se propage.

Pour protéger et réparer la biodiversité marine, la solution n’est-elle pas de lui fixer un prix ?

Certains s’y risquent. Mais comment poser un juste prix sur une espèce ou un écosystème ayant survécu pendant plusieurs millions d’années ? Mais si cela peut aider, pourquoi pas ? Ces calculs estiment à 23 000 milliards de dollars la valeur des services rendus chaque année par l’ensemble des océans. Dans ce résultat par exemple, un seul kilomètre carré de récifs offrirait 100 000 à 600 000 dollars (82 000 à 494 000 euros, ndlr) de services écologiques à l’humanité chaque année. C’est édifiant, d’accord, mais cette dimension comptable et financière ne me satisfait pas.

C’est pourtant cette même démarche entreprise par Nicholas Stern (3) qui a conduit à mesurer le coût économique des changements climatiques et, par ricochet, a participé à éveiller les consciences.

Certes et cela été très utile. Mais je préfère insister sur les interactions et la notion de résilience. Si vous enlevez le krill, une petite crevette qui nourrit les baleines, mais aussi des poissons, des phoques, des manchots…, c’est toute une chaîne alimentaire qui s’effondre en Antarctique. Nous devons prendre conscience de cette interdépendance. S’il faut faire confiance à l’autoréparabilité des systèmes, il faut d’abord savoir les écouter et ne pas franchir des seuils irréversibles. Nous célébrons cette année le centenaire de la naissance du commandant Cousteau qui disait en 1970 : « L’un des plus grands défis du futur sera peut-être tout simplement de comprendre ce qu’est la mer et ce que doivent être ses relations avec l’espèce humaine. » Tout est dit. —

(1) Mise au point par la société Biopower Systems.

(2) Une vision développée dans le cadre de l’association Biomimicry Europa à laquelle est associée l’Equipe Cousteau.

(3) Lire le portrait de l’économiste britannique, paru dans « Terra eco » n°15


TARIK CHEKCHAK

Directeur « science et environnement » de l’Equipe Cousteau et de son organisation sœur aux Etats-Unis, « The Cousteau Society ». Ingénieur écologue de formation, il est spécialiste de la valorisation et de la gestion des milieux naturels. Son approche vise à stimuler l’émergence d’innovations inspirées des milieux marins, ce que l’on appelle le « biomimétisme ».

1969 Naissance à Flers dans l’Orne

1982 Apprend la plongée en bouteilles

1989 Bac au lycée français d’Alger

1992-1997 Passe cinq ans au Canada

1997 Diplôme Bac +5 canadien en gestion de la faune et de ses habitats

Depuis juin 2000 Chef d’expéditions polaires

2004 Rejoint l’Equipe Cousteau

2009 Rejoint Biomimicry Europa. Membre fondateur du bureau français

- «  Croissance sans limites : objectif zéro pollution  », Gunther Pauli, éd. Quintessence, 2007

- «  Biomimicry : Innovation Inspired by Nature  », Janine Benyus, Harper Perennial, 2002 : en anglais

- «  It’s only natural », Jeremy Smith, « The Ecologist », 2007 : en anglais

- Le site de l’Equipe Cousteau

- Le site du Biomimicry Institute

- Le site de Ask Nature

- Le site du Inspire Institut


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