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26-09-2013
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Biodiversité
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France
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« Soyons plus humbles et faisons confiance à la biodiversité et à son génie »

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« Soyons plus humbles et faisons confiance à la biodiversité et à son génie »
(Crédit illustration : Gwen Keraval pour « Terra eco »)
 
Pour le paysagiste et écrivain Gilles Clément, l’homme doit abandonner ses fantasmes de conquête de la nature pour vivre en harmonie avec elle. Et accepter de lui rendre des espaces de liberté.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 51 - octobre 2013

Gaz de schiste : la bataille de France a commencé

Gilles Clément est ingénieur horticole, paysagiste, écrivain et jardinier. Il enseigne à l’Ecole nationale supérieure de paysage, à Versailles. Il a forgé les concepts de «  jardin planétaire  » et de «  tiers paysage  ».

Le président équatorien Rafael Correa a mis fin cet été à l’utopie Yasuni (1) qui visait à faire payer la communauté internationale pour la non-exploitation de ressources pétrolières. Qu’en pensez-vous ?

Rafael Correa a été choqué du manque de solidarité internationale sur la question. C’est comme cela qu’il a justifié sa décision. Mais, à vrai dire, c’est plus que choquant. Tous les projets qui ont un rapport proche ou lointain avec la nature sont des séries de mensonges qui visent à installer du green business un peu partout. Rafael Correa avait essayé de développer un nouveau modèle économique, il n’y est pas parvenu. Sa décision n’a donc rien d’extraordinaire, il ne pouvait faire autrement. On continue d’abîmer le jardin dont nous sommes collectivement et solidairement responsables.

Doit-on donner un prix à cette biodiversité pour la protéger ?

C’est une idée catastrophique. C’est Nagoya 2010 (du nom de la conférence mondiale sur la biodiversité, ndlr) ! On a réussi là-bas un truc incroyable, qui consiste à dénombrer la diversité d’un pays, lui donner un prix, intégrer cela dans un marché et permettre à ce pays de toucher des royalties sur les échanges engendrés. Or, on sait très bien que la seule technique qu’utilise un marché pour valoriser ce qui s’échange, c’est d’offrir, de raréfier et de permettre de spéculer. Ce qui revient, à terme, à accélérer la disparition des espèces, au lieu de les protéger. Pour moi, la meilleure façon de protéger la diversité, c’est de la comprendre. Pas de la monnayer.

Comment faire ?

Dans le gouvernement idéal, le mien, le ministère le plus important serait celui de la Connaissance. Au lieu d’avoir des enfants qui bégaient les gestes de leurs parents et tuent systématiquement l’insecte qui s’approche, on leur demanderait : « Connais-tu cet insecte ? Quel est son nom ? Peut-être t’est-il d’une réelle utilité… »

Pourquoi est-il si difficile de vivre avec la nature ?

Cela n’a pas toujours été si difficile. Avant la révolution industrielle – grosso modo le XIXe siècle –, on s’accommodait de cette nature en utilisant, partiellement mais réellement, l’offre naturelle. Il y avait à l’époque – sans doute de façon empirique et pas très rentable – une utilisation du génie naturel. Cette utilisation supposait une connaissance élémentaire de la nature, qui permettait de développer des cultures vivrières sans dépenser une énergie contraire folle. Mais, c’est vrai, dans nos civilisations occidentales, nous avons toujours eu l’ambition de la dominer, de la maîtriser et finalement de développer l’humanité sur son dos, en imaginant que ses ressources étaient inépuisables. En agissant de la sorte, nous nous appauvrissons et nous nous privons d’un alphabet.

Pour quelle raison ?

Parce qu’on nous refuse la gratuité ! Dès que l’on pense avoir compris le mode de fonctionnement de telle espèce végétale ou de tel animal, on utilise la totalité de son intelligence naturelle pour en faire quelque chose qui soit à notre bénéfice, mais dont l’accès est monétisé. On passe d’un service gratuit à un service payant.

Mieux vivre dans notre environnement en y piochant de façon raisonnable ce dont on a besoin serait donc impossible à vos yeux. La faute à qui ?

A l’ignorance, d’abord, car on rend impossible l’autonomie. La mécanique revient à décérébrer et à contraindre l’individu à l’achat. La faute aussi aux lobbies. A Notre-Dame-des-Landes, la toute puissance de Vinci fait que le projet d’aéroport, malgré les oppositions et les questions, reste sur les rails. Vinci est plus puissant qu’un Etat. Monsanto, idem.

N’est-ce pas surtout le vieux rêve de l’humanité de vouloir à tout prix s’affranchir de la nature ?

Ça, c’est le rêve prométhéen. C’est notre culture judéo-chrétienne. C’est dramatique et illusoire. Pourquoi ne pas nous référer à d’autres religions, à d’autres cosmogonies, d’autres croyances ? Il existe des cultures très minoritaires, dans lesquelles la nature est vénérée et surtout dans lesquelles l’humain s’intègre et fait partie de cette nature. Quand un Yanomami (2) décide que l’arbre est un humain déguisé en arbre, ou qu’un puma est un humain déguisé en puma, c’est pas mal, non ? Pourquoi ne pas s’en inspirer ?

Mener des études d’impact avant de lancer de grands chantiers, est-ce suffisant ?

En aucun cas. Les études d’impact et leurs compensations sont une grande escroquerie. Comment peut-on imaginer que l’on compense, alors que l’on soustrait quelque chose à la planète ? La planète est un espace FINI. Elle n’est ni renouvelable, ni agrandissable. Nous sommes contraints à la finitude spatiale et, en général, à la finitude écologique. Quand j’entends qu’on va compenser parce qu’on détruit d’un côté une zone humide et qu’on va donc nous en donner une autre de l’autre côté, c’est ridicule et mensonger.

Vous répétez ce message depuis des années. Qui l’entend ? Qui l’écoute ? Les gens dans les conférences, les étudiants, parfois quelques politiques… La sclérose de notre société est grande, mais pas définitive, heureusement.

Où appuyer ? Comment ? La cause est-elle perdue ?

Il n’existe pas de cause perdue tant que le moteur de la vie n’est pas atteint. D’ailleurs, la conscience des jeunes générations est plus éveillée que la nôtre au même âge. Il faudrait juste ne pas trop tarder et ne pas pratiquer de mauvaise médecine. Au lieu de soigner les symptômes, attaquons-nous aux causes. On réagit à ce qui menace la santé et le porte-monnaie. Alors, quand il y a une ou deux vaches folles qui se promènent, quand il y a une crise, on devient vigilants. Un nouveau Fukushima peut éveiller les consciences. C’est triste, mais, s’il n’y a pas d’éducation, alors il ne reste que les drames pour éveiller.

Croissance et nature peuvent-elles marcher ensemble ?

J’ai, chez moi, un modèle de tulipier de Chine extraordinaire. Il fait des grosses feuilles quand il le peut et des petites quand il ne peut pas faire de grosses… et sur la même branche ! C’est très étonnant, ça se passe au printemps, ça dépend de la météo qui arrive. C’est très beau, mais surtout, je regarde ce processus comme un ajustement. Une sorte d’intelligence qu’on appelait « paysanne » autrefois : « On ne dépense pas ce que l’on n’a pas ». Comment adapter cela en matière d’économie ? En allant vers un système dans lequel on ne s’endette pas. Ce serait la mort des banques, certes. Mais pourquoi ne pas se passer de ce qui nous détruit ?

Faut-il plus copier la nature ?

Elle a mis des millions d’années à développer des choses, bien avant l’apparition de l’homme. Ça marche, car ç’a été rodé, confronté à de grands changements climatiques. Faisons confiance à la biodiversité et à son génie. Soyons plus humbles et changeons nos méthodes. Il existe au XXIe siècle d’autres façons de comprendre la nature qu’en tuant les insectes qui y habitent.

Comment mieux vivre dans son environnement ?

Je crois aux actions miniatures, atomisées, réparties dans le territoire. Depuis les Amap (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr) jusqu’aux monnaies complémentaires, on assiste à un bouleversement des modèles fondé notamment sur la redynamisation des circuits locaux.

Le rapport au paysage autour et dans la ville est-il en mutation ?

Clairement ! Tout est en train de se transformer. Les espaces urbains et périurbains évoluent vers quelque chose qui donne à manger plutôt que vers du « seulement beau ». On est passé de la nullité intégrale – les espaces verts que personne ne s’appropriait réellement, mais qui étaient supposés faire « propre » – à une phase intermédiaire – quelque chose de plus ornemental –, puis, aujourd’hui, à une production vivrière. C’est un grand basculement.

Et dans l’espace rural ?

En leur demandant d’exécuter les ordres de la politique agricole commune, on a retiré aux exploitants agricoles l’accès à l’environnement. Ils n’ont pas le choix. Pour produire, ils doivent tuer de façon systématique. Ils sont passés d’une époque où ils donnaient des noms aux vaches et savaient ramasser des fruits dans les haies à une autre époque où ils sont téléguidés au GPS dans les champs, considérés comme des machines et endettés pour acheter de grands hangars, des engrais et des tracteurs. Pour autant, la notion de paysage agricole est en train de réapparaître petit à petit, car tout le monde est bien conscient que la situation n’est plus tenable.

Mieux vivre avec la biodiversité, est-ce une question de temps ?

Mais, si nous n’avons pas le temps, c’est parce que nous avons décidé qu’on ne devait pas l’avoir ! Un jardinier comme moi ne se heurte pas aux questions de temps. Il travaille avec. Dans tous les sens du terme : celui qu’il fait et celui qui passe. Mais c’est vrai, l’homme d’affaires clique et travaille en demi-secondes. C’est ce qui donne l’esprit des écoles de management aujourd’hui : l’efficacité immédiate. Celui qui ne fait pas vite et bien crève. La nature, heureusement, n’est pas aussi catégorique.

Rêve-t-on encore de vivre en symbiose avec l’environnement ?

Aujourd’hui, notre modèle de convoitise, c’est le dernier téléphone portable, le nouveau modèle de voiture, etc. Et si nous nous autorisions à rêver d’autre chose ? Ne pas être malade, par exemple. Ou ne pas s’énerver, ne pas avoir de stress… A quoi ressemblerait notre espace ? Quelle serait notre nourriture ? Que mettrions-nous dans nos champs ? Nous n’utilisons qu’une partie de notre cerveau, qui est énorme. Pourquoi ne pas rêver de télépathie, par exemple ? Quand on voit le comportement de certains animaux, moi, je me dis, pourquoi pas ?

Et si nous laissions la nature libre de se développer comme elle l’entend…

C’est ce que j’ai appelé le « tiers paysage ». Un espace où l’indécision est un principe. Il y en a des milliers dans nos villes. Voulus, ou pas. Mais dans l’espace rural aussi ! Les terrains accidentés, compliqués pour l’accès des machines, ou l’absence de pâture à pied ont favorisé la réapparition des forêts. Et la masse boisée aujourd’hui est bien supérieure, en tant que biomasse productrice d’oxygène, à ce qui existait à la fin du XIXe siècle. C’est un changement du paysage aux conséquences positives que nous n’avons pas désiré. Pour nous rediriger, nous devons changer de modèle de convoitise : au lieu d’envisager le progrès comme un accroissement de biens matériels, nous pourrions l’envisager comme un accroissement de biens immatériels et nous inspirer du génie naturel. —

(1) En 2007, Rafael Correa avait proposé à l’ONU de ne pas exploiter le pétrole de Yasuni en contrepartie d’une compensation de 3,6 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros) sur douze ans pour lutter contre le changement climatique. Mais le président équatorien a fait marche arrière en août, son pays n’ayant obtenu qu’à peine 10 millions d’euros, soit 0,37 % des fonds attendus.

(2) Peuple indigène vivant dans la forêt amazonienne, au Brésil et au Venezuela.


En dates

1943 Naissance

1967 Diplômé de Ecole nationale supérieure de paysage, à Versailles

2006 Conçoit le jardin du musée du quai Branly, à Paris

- Le site de Gilles Clément

Jardins, paysage et génie naturel (Fayard, 2012)

Thomas et le voyageur, de Gilles Clément (Albin Michel 2011)

La Sagesse du jardinier, de Gilles Clément (L’Œil neuf, 2004)

L’individu qui vient… après le libéralisme, de Dany-Robert Dufour (Denoël, 2010), (conseillé par Gilles Clément)

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Président de l’association des Amis de Terra eco Ancien directeur de la rédaction de Terra eco

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