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30-10-2014
Mots clés
Immigration
France
Amérique Latine

« On a appris à raser les murs, baisser la tête et détourner le regard »

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« On a appris à raser les murs, baisser la tête et détourner le regard »
(Crédit photo : christophe merlin pour « terra eco »)
 
Salma, Péruvienne, est rentrée dans son pays après avoir vécu huit ans dans la clandestinité en Suisse.
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N° 62 - Novembre 2014

Histoires de migrants

Salma (1), 37 ans, est Péruvienne. Elle a quitté son pays et rejoint son copain pour aller travailler en Suisse illégalement. Huit ans de clandestinité et cent jobs plus tard, le couple a réussi à revenir chez lui pour y faire fructifier l’épargne accumulée.

« Je suis arrivée de nuit. Un vol de Quito à Zurich via Bogota. Juste avant d’atterrir, je me souviens avoir fixé les petits rectangles verts et marron qui défilaient par le hublot. Des champs, sans doute. Je n’en avais jamais vu autant. J’avais 21 ans. Je me souviens que c’était un samedi de septembre. Je rejoignais mon copain – Diego (1) – parti quelques mois plus tôt rejoindre sa sœur installée là-bas et mariée avec un Nord-Américain. Le dimanche, on est allés rendre visite à la femme qui voulait que je garde son bébé. Le lundi, Diego m’a accompagnée pour ma première journée. L’après-midi est passé. J’ai quitté l’appartement et je me suis retrouvée dehors à chercher mon chemin. Au bout de quelques minutes, je me suis rendue compte que j’étais perdue, dans cette ville froide. Je ne comprenais pas un mot. Je me suis effondrée. Puis j’ai essayé de revenir sur mes pas. Par je ne sais quel miracle, je suis revenue à la porte de l’appartement et j’ai réussi à retrouver Diego qui m’attendait un peu plus loin à l’arrêt de bus. J’ai pris brutalement conscience de mon exil et de la solitude qui m’attendait.

Je n’avais jamais quitté le Pérou auparavant. Ni même rêvé de voyages ou d’étranger. Diego, si. Je l’ai suivi. Nous n’avions jamais vécu ensemble non plus. Nous avons appris. A nous connaître, aussi. On savait que la confiance l’un envers l’autre serait la base de tout. J’ai découvert en Suisse qu’il aimait bien se retrouver entre copains, boire des coups, faire la fête. J’ai fait avec. Petit à petit j’ai accumulé les petits contrats. Je travaillais l’après-midi, puis la journée, puis toute la semaine, puis les samedis, puis les nuits, ou à l’aube. J’ai gardé des enfants, des vieux, repassé des chemises, lavé les sols, les maisons, des escaliers, des entreprises, des bureaux. Je ne sais plus. Diego, lui, travaillait dans le bâtiment. Des rénovations, des démolitions, des constructions, de la peinture…

Il n’y avait jamais de pause. Nous avions trois règles que Diego me répétait en permanence. Pas de retard, pas de faute, pas de bruit. Nous étions des illégaux. La première année, il est sorti avec ses copains. Il était en chemin pour rentrer quand ils ont croisé une patrouille de police. Ils ont embarqué tout le monde. Diego n’avait aucun papier sur lui. Quand il a appris l’histoire, le propriétaire suisse qui nous louait la chambre m’a jetée dans la rue avec toutes mes affaires. Il a gardé des choses à nous et nos mois de caution. Je me suis réfugiée chez la sœur de Diego. Sans qu’on comprenne pourquoi, la police a fini par le relâcher contre sa promesse de repartir au Pérou dans la semaine. Ce jour-là, on a appris à raser les murs, baisser la tête et détourner le regard quand on croisait des patrouilles ou des regards insistants. La peur ne nous a plus quittés.

Dès que nous étions payés pour un travail, on gardait une petite partie pour vivre et on donnait l’autre à la sœur de Diego qui mettait ça sur un compte. On envoyait aussi une partie à nos familles pour les aider là-bas. Les Suisses nous payaient bien. Les Péruviens immigrés mais en situation régulière, beaucoup moins. Ça faisait partie du jeu. L’éloignement avec mon pays et ma famille sont devenus insupportables. Je disais à Diego : je ne veux plus être illégale. Rester, oui, travailler, oui. Mais libre ! C’est là qu’on a pensé à se marier. Enfin, chacun de son côté. Moi, c’était avec un Péruvien naturalisé. Il y avait un contrat : je ne devais pas tomber enceinte. Diego aussi devait trouver quelqu’un. Pour chaque mariage, c’était 40 000 francs suisses (33 000 euros) à verser et l’obligation de rester là pendant au moins cinq ans. Mais on a abandonné l’idée.

Diego était très dur. A chaque fois que je lui disais : “ Je veux rentrer ”, il répondait : “ Bientôt, l’année prochaine. ” Un jour j’ai craqué. J’ai cru mourir. Et j’ai insisté. Diego a cédé quelques jours plus tard et m’a tendu les billets de retour pour le Pérou. Chaque soir jusqu’au départ, j’ai refait cent fois ma valise. On a quitté Zurich, traversé la frontière à pied puis rejoint un ami et sa voiture pour Lyon, puis Paris, Rome et Madrid, avant de repartir à Lima. On a débarqué à l’aéroport en pleine nuit. Nos passeports étaient vierges. Le douanier hallucinait. Aucun tampon. Pendant huit ans, nous étions restés des invisibles.

Je me souviens des premiers regards avec ma famille. Ma maman, ma tante Juanita. C’était irréel, incroyable. Puis, nous avons concrétisé la deuxième partie du projet en investissant la moitié de ce que nous avions épargné : 125 000 dollars (98 000 euros). Nous avons commencé par construire un immeuble de cinq étages et revendre les six appartements à l’intérieur. Puis un autre immeuble, et un autre. Aujourd’hui, on commence le sixième avec neuf appartements. Mon père, deux de mes frères et des cousins travaillent avec nous. Nous vivons à San Borja, une banlieue de Lima. Je ne regrette rien. Nous sommes restés dignes dans toute cette période. J’y ai perdu mon innocence, c’est vrai. Mais tout le monde a droit à la dignité et, s’il faut traverser un océan pour la gagner, alors forcément ça vaut le coup. » —

(1) Le prénom a été modifié.


Carnet d’exil. En 2015, les citoyens péruviens seront autorisés à se rendre sans visa dans l’espace Schengen pour des courtes durées. Cette mesure devrait permettre à Salma de revenir en Europe et d’y voyager la « tête haute, comme n’importe quel touriste ». « On a le sentiment, grâce à cette loi, que nous aurons autant de droits qu’un Européen qui vient visiter le Machu Picchu et rester chez nous pendant trois mois sans visa ni de compte à rendre à personne. » 

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Président de l’association des Amis de Terra eco Ancien directeur de la rédaction de Terra eco

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