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30-10-2014
Mots clés
Immigration
Moyen-Orient
Italie

« J’ai pleuré et pleuré. On avait laissé la mort derrière nous »

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« J'ai pleuré et pleuré. On avait laissé la mort derrière nous »
(Crédit illustration : christophe merlin pour « terra eco »)
 
Nasreen et ses enfants ont quitté la Syrie pour le Liban, puis l'Egypte et enfin la Sicile, en Italie.
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N° 62 - Novembre 2014

Histoires de migrants

Nasreen, son mari et ses enfants vivaient dans la banlieue de Damas, en Syrie, avant que la guerre ne jette sa famille sur les routes de l’exil. Après le Liban et l’Egypte, elle a tenté la traversée de la Méditerranée, en bateau, avec ses enfants. Une immense épreuve.

« Ma vie en Syrie était merveilleuse. J’avais tout ce dont j’avais besoin : une voiture, un bel appartement, de bonnes écoles pour mes enfants. J’étais heureuse. Je travaillais dans plusieurs domaines, mais ce que j’aimais faire le plus c’était du sport. Je donnais des cours de gymnastique. Puis tout s’est terminé. Avec les bombes, l’insécurité, tout s’est écroulé. Nous habitions dans une banlieue de Damas, à 10 kilomètres de la ville. J’avais toujours amené mes deux enfants de 4 et 7 ans à l’école en voiture. Mais tout d’un coup, j’ai dû arrêter. Ils ne pouvaient plus aller à l’école. Et mon mari allait même au travail le samedi et ne revenait que le jeudi soir. Les déplacements étaient toujours dangereux, on risquait notre vie tous les jours. Et surtout on n’avait pas de perspectives. C’est pour cela qu’on a décidé de partir.

On est passé au Liban en voiture, on a acheté de faux visas pour l’Egypte et on a pris un avion tous les quatre. On s’est installé dans un village pas loin du Caire, où il y avait d’autre Syriens. Mais, dès qu’on est arrivés, j’ai vite compris : l’Egypte était pire que la Syrie. La vie était difficile, à l’école les enfants n’apprenaient rien. Nous étions des étrangers dans un pays qui n’avait rien à nous offrir. J’ai pensé que l’avenir de mes fils était compromis ; il fallait faire quelque chose. C’est là que l’idée m’est venue : il fallait aller plus loin. Il fallait traverser la mer. Je devais le faire pour mes enfants.

J’en ai parlé à mon mari ; il a refusé, disant que c’était trop dangereux. J’ai insisté : “ Je vais te convaincre, je ne partirai que quand tu m’auras donné ton approbation. ” Je lui en parlais tous les soirs. Puis un jour j’ai rencontré des voisins de Damas ; une femme avec trois enfants, le plus âgé avait 25 ans. Ils voulaient aussi partir en Europe. Ils m’ont proposé d’aller avec eux. J’en ai parlé à mon mari. Il a cédé. Il m’a dit : “ Puisque tu insistes autant et que tu es aussi déterminée, tu peux y aller.” Mais il n’a pas voulu venir. Je suis partie seule avec les enfants. Il a payé pour les trois : 3 000 dollars (2 370 euros, ndlr) en tout. Il m’a dit : “ J’ai l’impression de t’acheter un billet pour la mort. ” Je lui ai dit : “ Tout ira comme Dieu voudra, on arrivera sains et saufs. ”

On est parti la nuit, à 4 heures du matin. On a pris un petit bateau, on était 150, entassés les uns sur les autres. On a navigué deux heures, puis on a rencontré un autre bateau. C’était un bateau de pêche. Il était un peu plus grand que l’autre. Et il y avait d’autres gens à bord. Ils nous ont transférés et ils nous ont mis dans la soute. Ils nous ont dit qu’il fallait rester à l’intérieur, car les gardes-côtes égyptiens contrôlaient tous les bateaux. On devait attendre d’arriver dans les eaux libyennes. Les trafiquants ne nous parlaient presque pas. J’avais peur.

Je n’ai pas dormi pendant trois jours. Je tenais mes deux enfants dans mes bras. Je les tenais fort. J’ai pensé : “ Si on doit mourir, on mourra tous les trois ensemble. ” Puis on a rencontré le troisième bateau.

C’était une épave. Il était complètement rouillé. De loin on a tout de suite compris qu’il ne tiendrait pas la mer. Les trafiquants égyptiens nous ont dit que nous devions changer d’embarcation. Je me suis demandé comment on pourrait passer d’un petit bateau à un autre, beaucoup plus grand. On a fait le passage en haute mer. Les gens sautaient, c’était très dangereux, on avait tous très peur. Ils ont pris mes enfants, ils les ont lancés d’un bateau à l’autre. Pendant qu’elle passait, une femme a glissé et s’est cassé la main. Puis mon tour est venu. Je ne savais pas comment faire. La première fois je suis tombée. La deuxième j’ai glissé sur le sol. La troisième, je me souviens qu’on m’a attrapée et on m’a carrément balancée dans l’autre bateau. J’ai pris mes enfants entre mes bras et j’ai pleuré.

Le bateau était détruit. On nous a mis encore une fois dans la soute. On était presque 300. Pendant qu’on naviguait, le toit en bois bougeait, nous avions peur qu’il nous tombe sur la tête. Des gens qui voyageaient avec nous ont décidé de le détacher. Il l’ont pris et l’ont balancé à la mer. Le capitaine n’a pas réagi. Mon aîné Imar, qui a 7 ans, m’a dit : “ Maman, pourquoi tu nous as emmenés mourir ? ” Je lui ai répondu : “ Tout ira bien, ne t’inquiète pas, on arrivera en Europe et on ne voyagera plus dans de telles conditions. ” Il a continué : “ Maman, on mourra. ” J’ai répété : “ Non, mon trésor, on ne mourra pas. ” Mais j’ai pensé : “ Peut-être que j’ai pris une mauvaise décision. Peut-être que j’ai vraiment amené mes enfants à la mort. ” J’avais envie de pleurer, mais je suis restée calme. J’ai commencé à prier : “ Dieu, fais qu’on arrive. Et si tu dois prendre quelqu’un, choisis-moi. Laisse vivre mes enfants. Je ne pourrai jamais supporter la perte de mes enfants. ”

Pendant le voyage, je n’ai mangé que des dattes, quatre ou cinq par jour. Je voulais rester lucide, ne pas m’endormir. Je tenais mes enfants très fort, je serrais leurs bras. Les autres me regardaient bizarrement. Pourquoi – devaient-ils penser – elle ne laisse pas ses enfants ? Je ne voulais pas les lâcher, on devait rester tous les trois, unis. Dans la soute il faisait très chaud. Chaque fois qu’il y avait une vague, le bateau se pliait. J’avais très peur. Je pensais : “ Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? On va tous mourir. ” Mais je parlais doucement à mes enfants, pour les rassurer. Enfin, le septième jour, vers 14 heures, on a vu le navire italien.

Je me souviens qu’on a tous ressenti une joie incroyable. Je ne sais pas comment décrire ça : j’ai pleuré et pleuré. On avait laissé la mort derrière nous. Les Italiens nous ont accueillis à bord ; ils nous ont donné à manger et à boire. Ils n’arrêtaient pas de nous demander si on avait besoin de quelque chose. Ils étaient très gentils. Au bout de deux jours, on est arrivé en Sicile. Quand on a débarqué, j’ai appelé mon mari. Il a crié au téléphone. “ Vous êtes saufs, vous êtes arrivés ! ” Je lui ai dit : “ On est en Europe, Dieu a voulu nous faire arriver. ” Puis j’ai regardé mes deux enfants, et j’ai pensé : “ J’ai fait tout cela pour eux, ils ne devraient jamais plus vivre une expérience pareille. Dieu, je te remercie de nous avoir sauvés. Le pire est derrière nous, la guerre, l’insécurité, la possibilité de mourir en mer. On est en Europe, la vie nous attend. ” » —


Carnet d’exil. Chassée de Syrie par la guerre, Nasreen, 34 ans, a rejoint l’Egypte via le Liban avec son mari et ses deux enfants. Elle a ensuite laissé son époux derrière elle, au Caire, et pris le bateau pour l’Europe. Après une traversée effrayante, Nasreen a débarqué en Sicile le 10 août dernier. Elle a depuis continué son voyage jusqu’à Milan et a postulé pour l’asile politique en Allemagne, avec ses deux enfants. Son mari attend au Caire qu’elle obtienne ce statut pour la rejoindre.

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  • Je crois qu’il est temps d’abolir l’argent.
    Ça permettra d’abolir du même coup la construction et la vente des armes, le trafic des vivants, de la drogue, de transformer des animaux ou des plantes en objets de rente, des êtres humains en esclave, ça devrait dans mon imagination supprimer cette idéologie qui consiste à croire que ce n’est que l’intérêt qui nous guide et que l’argent est ce qui apporte la liberté. Nous ne sommes pas de bons sauvages mais croire que seul l’intérêt nous guide est mépris et honte pour nous.
    Nasreen pleure de joie et moi de tristesse de comprendre que les institutions (qui a mes yeux sont des outils juridiques) n’ont aucune conscience de ce qu’ils nous imposent. J’étais naïve, je croyais que c’était l’être humain qui commandaient les outils ! je me rends compte que les outils nous dépassent et nous asservissent. L’argent est un outil au même titre que les Etats-nations. Sans argent, ces états ne pourraient imposer leur vision de l’économie qui d’ailleurs n’est pas un économie mais le pillage des ressources et le gaspillage des vivants.

    19.04 à 18h13 - Répondre - Alerter
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