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Forage en Guyane : bientôt des tortues luth mazoutées ?
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Par Eudoxie JANTET |
Forage en Guyane : bientôt des tortues luth mazoutées ? |
Les oiseaux noirs de pétrole dans le golfe du Mexique sont encore dans toutes les têtes. Il faut dire que les 5 millions de barils qu’a craché le puits Macondo suite à l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon le 20 avril 2010, alors exploitée par Brisish Petroleum (BP), a créé une marée noire accidentelle sans précédent, la plus grande de toute l’histoire. Désormais, quel dirigeant politique oserait donner son aval à un projet pétrolier, susceptible de créer une autre catastrophe écologique de cette même ampleur ?
C’est pourtant ce qu’il pourrait très bientôt se passer en Guyane française. La plate-forme pétrolière ENSO 8503 est d’ores et déjà en route pour que la société britannique Tullow Oil procède à un forage exploratoire dès la fin de ce mois de février 2011. Mais fort heureusement, l’auteur d’une possible catastrophe a une dizaine de jours de retard, et il est peut être encore temps de changer le cours d’une histoire pétrolière qui n’a pour le moment jamais véritablement commencé dans ce paradis de biodiversité qu’est la Guyane française, qui abrite pas moins de 5 200 espèces de plantes, plus de 1 500 essences forestières, 350 000 espèces d’insectes, 740 d’oiseaux, 480 de poissons d’eaux douces et saumâtres, 188 de mammifères, 187 de reptiles, 110 d’amphibiens, sans oublier 3 espèces de tortues fréquemment rencontrées sur le littoral.
Cependant, les velléités d’exploration off-shore dans ce petit bout de France en Amazonie ne datent pas d’hier. Dès les années 1970, Elf, encore sous contrôle de l’Etat français, et la société américaine Exxon réalisent deux forages de 850 mètres de profondeur sous 50 mètres d’eau au large de la commune de Sinnamary. Aucun pétrole n’est découvert. Par la suite, en 2001, la Tullow Oil rachète à la France un permis d’exploration de 32 000 km² dans la Zone Economique Exclusive (ZEE) de la Guyane. En 2003, puis en 2005, deux prospections sismiques infructueuses sont menées. C’est cette même année, en 2005, que la « résistance » commence, tout autant pour des raisons écologiques qu’économiques. Les socioprofessionnels de la pêche sont particulièrement inquiets des possibles retombées catastrophiques sur ce secteur, qui peine à se structurer et sortir la tête de l’eau.
Toujours en 2005, le Comité Régional des Pêches Maritimes et des Elevages Marins de la Guyane (CRPM) s’inquiète également. Le jeudi 20 octobre, Jocelyn Médaille, Président du CRPM, adresse un courrier au Directeur d’IFREMER dans lequel il écrit : « Nous vous avons informé de l’avis défavorable du Comité Régional des Pêches de la Guyane concernant la demande de la Société HARDMAN RESOURCES de réaliser une prochaine campagne sismique dans la ZEE maritime de la Guyane française ». Mais Jocelyn Médaille est très certainement conscient du peu d’effet que peut avoir l’avis de son Comité puisqu’il écrit à la suite que « dans le cas où l’Etat donnerait un avis favorable à la réalisation de cette opération, nous souhaiterions mettre en place avec votre organisme un suivi de la pêcherie guyanaise pendant et après ces campagnes sismiques sur les espèces halieutiques qui pourraient être touchées (vivaneaux, mérou, crevette Penaeus, poissons blancs, etc.), afin de mesurer les risques éventuels de réduction des prises par les producteurs ».
Le CRPM met également en lumière une fâcheuse tendance à la répétition de l’histoire. Le mercredi 12 octobre, Jocelyn Médaille s’adresse cette fois-ci au Directeur des Affaires Maritimes de la Guyane, Jean-Pierre Landi : « Une précédente exploration du même type s’est déroulée en décembre 2002 / janvier 2003 au large de la Guyane. A l’époque, nous avions fortement regretté l’absence d’une réelle étude d’impact, ainsi que le manque de concertation avec les socioprofessionnels concernés ». Et celui-ci de continuer : « Depuis cette période, peu d’informations ont été diffusées sur ce sujet, malgré l’importance des enjeux invoqués. Fort de ce constat, la Région Guyane a invité le représentant local de Hardman Resources Ltd lors du Comité Régional de l’Environnement et du développement Durable du 16 décembre 2004, pour faire le point sur cette question. […] Aujourd’hui, nous constatons encore une fois que la concertation engagée par Hardman Resources avec les acteurs s’est faite tardivement, et que l’étude d’impact fournie se limite à une vague compilation de documents bibliographiques, jalonnée de nombreuses approximations, d’incohérences, ou d’omissions concernant le contexte de la Guyane ». Dans le lot des bizarreries recensées dans l’étude d’impact réalisée par la société Komex pour le compte de Hardman Resources Ltd, on peut effectivement lire en page 62 qu’« il est possible que lors des études sismiques au large de la Guyane, les poissons puissent être redistribués à des niveaux plus ou moins profonds ou loin du périmètre de l’étude sismique ». En gros, ces chères bestioles auraient la bonne idée de migrer là où les pêcheurs les attendront, c’est-à-dire loin de la plate-forme d’exploration off-shore, car une restriction temporaire d’activité sera mise en place autour de celle-ci avant et pendant les travaux. C’est pourquoi dans ce même courrier Jocelyn Médaille hausse le ton et demande à ce que, « connaissant la situation économique de la filière pêche de Guyane, les exclusions des zones de pêche, si elles se confirment, doivent donner lieu à la définition de compensations financières justes et équitables pour la profession ». Enfin, le Président du CRPM conclue qu’« en l’état actuel des données fournies et en accord avec la résolution 053 adoptée par les Etats membres de l’UICN [Union Internationale de Conservation de la Nature, NDLR] lors du dernier Congrès Mondial [le 3ème du genre, en novembre 2004 à Bangkok en Thaïlande, NDLR], le principe de précaution devra être respecté ». Enfin, si Hardman Resources Ltd a proposé l’embarcation d’observateurs pendant les essais sismiques, cette mesure n’a pas été jugée comme « un moyen suffisant pour pouvoir correctement constater les dégâts qui peuvent se produire dans les fonds marins durant les relevés sismiques » par le CRPM et l’OPMG dans une note d’analyse qu’ils ont conjointement rédigée le mercredi 12 octobre 2005.
La suite ? Vous la connaissez déjà. En 2005, la recherche d’or noir a lieu à l’extrême est du permis exclusif d’exploration détenu par Hardman Resources Ltd, qui s’étendait alors de la limite côtière des 18 km jusqu’à la courbe bathymétrique des 3 000 mètres.
« Dans un lointain passé le continent Sud Américain était très proche de celui de l’Afrique. Même après l’ouverture de l’océan Atlantique, leurs terrains géologiques, et plus particulièrement les sédiments les plus profonds, sont restés à peu près similaires. Nous souhaitons ainsi mettre à profit notre expérience dans la région Ouest africaine, et plus particulièrement au Ghana où nous avons fait en 2007 une importante découverte » a alors expliqué le géologue de la compagnie pétrolière. Et selon lui, la probabilité de trouver des présences d’hydrocarbures est estimée à une sur cinq. Autant dire pas très élevée… Cependant un autre représentant de la Tullow Oil s’est vite empressé d’ajouter que « notre compagnie procède à une dizaine voire une vingtaine de forages par an dans le monde avec un taux de réussite de 80% contre 15% pour les autres compagnies ». A l’avenir, la Tullow Oil estime qu’entre 40 millions à 1 milliard de barils pourraient bien sortir de sous la mer guyanaise.
L’opération de forage, complexe d’un point de vue technique et logistique, et surtout coûteuse (90 millions de dollars), mobilisera pendant deux voire trois mois beaucoup de personnel de France et de Navarre, faute de guyanais encore formés au métier. Toutes les deux semaines une rotation en hélicoptère d’une centaine de personnes permettra de forer 24 heures sur 24 à 6 400 mètres sous le niveau de la mer. Bref, toute la journée de nombreuses mains tenteront de mettre en évidence la fameuse roche poreuse qui contient des hydrocarbures. Les ingénieurs de la Tullow Oil affirment que la sécurité n’en sera pas oubliée pour autant : un Bloc d’obturation du puits (BOP) permettra, en cas de remontée incontrôlée d’eau, de gaz ou de liquides, de fermer le puits, et la pression hydrostatique à l’intérieur du forage sera régulièrement vérifiée.
Première à monter au créneau, la fédération Guyane Nature Environnement (GNE), qui depuis mai 2010 regroupe trois associations guyanaises agréées de protection de la nature et de l’environnement, le Groupe d’Etude et de Protections des Oiseaux de Guyane (GEPOG), Kwata (qui notamment étudie les tortues marines), et la Société d’Etude, de Protection et d’Aménagement de la Nature en Guyane (SEPANGUY). A la mi-janvier 2011, GNE juge que l’Etat et la Tullow Oil ont communiqué très tardivement autour du projet de forage pétrolier (dès octobre 2010 GNE avait demandé au Préfet un espace de concertation), ne proposent pas des moyens de lutte adaptés ou suffisants en cas de pollution, et font les choses dans la précipitation. GNE n’hésite pas à qualifier tout cela de « cocktail à base de fioul lourd » et explique clairement qu’une nouvelle catastrophe pourrait tout autant affecter les eaux guyanaises que ne l’a été le Golfe du Mexique. « En cas de marée noire, l’entreprise [Tullow Oil] propose la mobilisation rapide de moyens aériens basés à l’autre bout du monde et qui pourraient intervenir en Guyane sous… 36 heures » s’insurge GNE. Et d’ajouter que « la liste des dispersants que l’entreprise prévoit d’utiliser comporte en effet des produits interdits en France. Pire : le procédé de forage prévu par TULLOW OIL est tout simplement interdit en France ! ». Mais la fédération ne s’arrête pas là dans son triste constat : « Toujours au niveau de la sécurité, la fédération Guyane Nature Environnement souhaite une nouvelle fois attirer l’attention sur les faiblesses du Plan POLMAR. Ce plan, défini par l’Etat pour faire face à une pollution en mer ou côtière, a été révisé en 2009 […]. L’échec du récent exercice POLMAR organisé par la Préfecture a d’ailleurs bien montré les difficultés qui seront les nôtres à essayer de contenir une éventuelle marée noire ». Elle met aussi en lumière le manque de lucidité de l’Etat, « car il faut bien comprendre que la Guyane, tout comme la France, n’a aucune expérience de ce genre de forage profond sur son territoire […] alors même que le contexte international est actuellement à la plus grande prudence en terme de forage pétrolier profond ».
Le biologiste marin et guyanais Tony Nalovic s’interroge et pense surtout que le Préfet et la Tullow Oil font tout pour commencer le forage avant que la nouvelle règlementation européenne ne soit adoptée, d’ici l’été 2011. Et il n’est pas le seul à penser cela. Le 10 février 2011, Maïouri Nature Guyane publie un communiqué de presse ayant pour titre « Moratoire sur le démarrage du forage pétrolier ». Le Préfet Daniel Ferey y est directement interpellé : « Malgré plusieurs courriers alarmants en provenance d’associations environnementales comme Greenpeace ou Guyane Nature Environnement, vous n’avez pas jugé bon de surseoir à l’autorisation d’exploration pétrolière au large du littoral guyanais ».
(Image : Tony Nalovic, biologiste marin, déplore que la population guyanaise ne soit pas suffisamment informée sur les possibles conséquences de l’exploitation off-shore au large des côtes de la Guyane. Mais l’homme a pris les devants. La façade sa maison est désormais devenue un mur des lamentations où l’on peut notamment y lire : « Sauvez nos poisson et crevette. Stop au forage » ou « Marée Noire. L’Etat pa prévoi anyen ! ». Il a également pensé à vérifier qu’il est en règle avec l’Etat à tous points de vue. On n’est jamais trop prudent dans ces affaires là…)
Car tous ceux qui ont étudié de près le dossier Tullow Oil font les mêmes constatations : le procédé de forage profond est similaire à celui utilisé en Louisiane, où a eu lieu la terrible marée noire dans le cadre d’un forage exploratoire également, et les réponses de la Tullow Oil en cas d’événement similaire ne sont pas adaptées au contexte guyanais. Mais surtout, et c’est bien là le plus grave, si dérive de nappes de pétrole il y avait, elles toucheraient directement la réserve d’Amana-Iracoubo, sur le territoire du Parc Naturel Régional de Guyane (PNRG). Enfin, le calendrier du forage coïncide avec l’arrivée des premières tortues marines vers les plages de l’Amana notamment. Mais la Tullow dans son « Document d’appréciation des impacts environnementaux » de septembre 2010 conclut quant à elle « à la présence saisonnière de tortues dans l’emprise du projet, avec des densités très faibles ». Qui dit vrai ? Isabelle Autissier, Présidente du WWF France et récemment de passage en Guyane, a estimé pour sa part, dans une interview accordée au quotidien France-Guyane du vendredi 18 février 2011, que « le timing [du forage, NDLR] est dicté par des problèmes économiques et administratifs, et pas du tout par une vision globale de ce que peut être l’environnement maritime ».
Malgré tout, le biologiste marin Tony Nalovic émet des doutes sur le sérieux de l’étude d’impact menée par la Tullow Oil. « Ils disent que 27 % des vivaneaux seront affectés et 100 % des crevettes profondes en cas de rejet accidentel. Comment on peut arriver à de tels chiffres ? C’est impossible » s’insurge t-il. Entendez par là qu’un pourcentage plus important de vivaneaux seraient susceptibles d’êtres touchés ainsi que d’autres espèces de crevettes. Et comme tous les autres environnementalistes guyanais, Tony Nalovic déplore le manque de communication autour de ce projet. « Ils ont utilisé la même méthode que pour Cambior [projet de mine d’or sur la montagne de Kaw arrêté en janvier 2008, NDLR] ». L’homme qui a pleuré le jour où la marée noire est survenue en Louisiane estime que la « la Tullow Oil a 80 % de chances de trouver du pétrole. Car s’il y en a au Brésil et au Suriname, il n’y a pas de raison qu’il n’y en ait pas aussi en Guyane », ce qui sans doute explique l’acharnement de cette société à vouloir forer au large des côtes guyanaises.
Et petit à petit, la contestation semble poindre dans la population, même si cela reste très marginal. Sur l’un des sites internet les plus consultés de Guyane, Blada.com, trois « jodla » (ou fait du jour) ont d’ores et déjà été consacrés au forage pétrolier, le 20 janvier 2011 puis le 17 février et le 25 février, et la bannière d’invitation à une réunion publique d’information sur le forage, organisée par les associations environnementales, est en première page depuis presque une semaine, de même que le lien vers une pétition. Dans le second jodla, référence est faite à l’article publié dans le National Geographic France d’octobre 2010 sur le bilan six mois après la marée noire dans le Golfe du Mexique. Et il semble bien que ce papier ait marqué une poignée de citoyens guyanais, qui désormais n’hésitent pas à l’envoyer par mail, comme pour mieux faire prendre conscience à leurs compatriotes du désastre auquel l’Etat et la Tullow Oil exposent la Guyane. Sans oublier bien sûr d’y ajouter leurs commentaires personnels. Ainsi, une internaute se demande « quelle serait la réaction des guyanais s’ils savaient exactement ce qu’il se passe dans leur pays. Laisseraient-ils des compagnies étrangères multimilliardaires s’approprier de la sorte leurs richesses biologiques ? Sans même les tenir informés de leurs activités ? Je ne le pense pas ». Enfin, dans la rue, un groupe de Carnaval, « Marée Noire », s’est récemment constitué pour souder la contestation.
La Tullow Oil se veut elle aussi rassurante et affirme dans son étude d’impact que « tous les coûts associés au contrôle du puits en éruption et tous les coûts de réparation (comme ceux d’un nouveau forage dévié pour tuer le puits), et tous les coûts de remise en état telles qu’étaient les conditions avant l’incident font partie de l’assurance prise par Tullow Oil », mais chacun sait qu’après une marée noire plus rien n’est jamais comme avant.
Alors que l’année de la biodiversité s’achève, la France célèbre désormais en 2011 les Outre-mer et leur beauté. Il serait dommage que les festivités soient entachées par une flaque d’hydrocarbures et que l’on vienne à en conclure que les territoires ultra-marins ne sont que de commodes jouets politiques pour satisfaire l’avidité des multinationales et de leurs actionnaires, alors que l’heure de l’après pétrole a déjà sonné.
Eudoxie JANTET

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Journaliste et écrivain spécialisée en développement durable |

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