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14-10-2015
Mots clés
Climat
Afrique

Comment l’armée peut sauver la planète (si, si !)

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Comment l'armée peut sauver la planète (si, si !)
(Crédit photo: U.S. Navy, Karine Le Loët)
 
Des ministres ghanéen, nigérien, tchadien, réunis pour parler climat. Oui, mais des ministres de la Défense. La scène avait lieu ce mercredi à Paris.
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Quand le monde soupçonne le lien entre conflits et changement climatique, eux disent déjà le vivre depuis longtemps. Le cortège de catastrophes naturelles, d’épuisements de ressources, de migrations brutales que génère le bouleversement de notre climat entraînent des tensions, parfois des guerres, ou même le chaos. C’est en substance ce que sont venus dire les ministres de la défense d’Haïti, du Ghana, du Niger ou encore du Tchad ce mercredi à Paris. Ils avaient été invités par le ministre français Jean-Yves Le Drian pour ouvrir les premières tables rondes d’une ambitieuse conférence intitulée « Climat et défense : quels enjeux ? » (1)

Il y a une quinzaine d’années, Benjamin Kunbuor avait bien tenté d’alerter l’opinion lors d’une conférence à Stockholm sur la sécurité en Afrique. On s’était moqué de lui : « A l’époque, on ne considérait pas que le changement climatique était un aspect important des questions de sécurité. Et pourtant, on pouvait déjà voir clairement que la plupart des conflits notamment africains tournaient autour des effets du changement climatique », souligne le ministre ghanéen de la défense, une fine cigarette à la main, à l’heure de la pause.

« La malédiction des ressources »

Conférence Dans son pays, c’est de la terre, au centre des convoitises, que naissent toutes les tensions. Depuis quelques années, « tout le monde essaie de revendiquer ses droits légaux sur la terre. Simplement parce que le territoire qui sert à la survie de tel ou tel groupe de population est de plus en plus restreint », confie-t-il. Jusqu’à un passé récent, les éleveurs nomades empruntaient le « couloir du pâturage » et pénétraient au Ghana depuis le Niger ou ailleurs, sans se soucier des frontières. Sauf que désormais, « toute l’Afrique est divisée en juridictions nationales identifiables. Donc ce qui était autrefois un simple mouvement de transhumance consistant à descendre les animaux dans les forêts et à les remonter dans la zone sahélienne est devenu un vrai problème. Les populations voient ces éleveurs comme des migrants. Mais les communautés pastorales n’ont pas de frontière. Là où ils trouvent de l’herbe, ils font manger leurs animaux ! », souligne M. Kunbuor.

Ailleurs, c’est l’eau potable, les poissons des rivières ou encore le bois des forêts qui cristallise les tensions. C’est Ibrahim Thaw, directeur exécutif adjoint du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE) qui a, en début de conférence, écopé du rôle de conteur de chiffres.« 40% des conflits inter-Etats sont liés aux ressources naturelles et le changement climatique va accroître les conflits autour de ces ressources (…) 90% des conflits qui ont eu lieu depuis les années 1950 l’ont été dans des pays riches en ressources naturelles. C’est ce qu’on appelle la malédiction des ressources », a-t-il précisé.

Un rôle social l’armée ?

Ces tensions qui montent à mesure que le terreau des ressources diminue, l’histoire du lac Tchad en offre un bel exemple. Car cette étendue gigantesque d’eau a vu, depuis 1962, sa superficie passer de 25 000 km² à moins de 2 500 km² aujourd’hui, entraînant pauvreté et chômage chez les 30 millions de riverains qui dépendent de ses richesses. Or, de la pauvreté est née « l’instabilité sociale », a expliqué Karidjo Mahamadou, ministre de la Défense nigérien, à l’assemblée réunie dans un amphithéâtre de l’Ecole militaire de Paris. Cette situation a « essentiellement fragilisé le pouvoir parental à telle enseigne que les jeunes n’écoutent plus les conseils de leurs parents et deviennent du fait de l’oisiveté des cibles faciles et des proies des sornettes des terroristes de Boko Haram. Ils sont derechef recrutés, drogués, endoctrinés et renvoyés très souvent dans leurs propres villages pour semer la terreur et l’insécurité », a-t-il poursuivi.

Mais que peut bien faire l’armée ? Maintenir l’ordre une fois les conflits éclatés, sûrement. Les prévenir aussi. « Quand vous avez des populations pastorales migrantes qui arrivent depuis d’autres pays, l’armée à la responsabilité d’assurer la sécurité associée à cet afflux léger de population », souffle le ministre ghanéen en tirant sur sa tige. Au Niger, meurtri par le terrorisme c’est d’un rôle social dont écopent les hommes en uniformes : « Leur rôle c’est de mener des actions civilo-militaires. A travers la confiance qu’ils tissent entre eux et la population, ils peuvent amener la population à se sédentariser plutôt qu’à fuir », résume, à mots comptés, Karidio Mahamadou, aux portes du salon VIP réservé aux conférenciers. Ses missions peuvent revêtir mille visages : « L’armée peut créer de l’activité économique et permettre aux populations de s’épanouir. Elle peut aussi rassembler les leaders d’opinion comme les oulémas (théologiens musulmans, ndlr), les chefs de quartier ou de villages, s’adresser aux jeunes qui ont de l’ascendant sur les autres jeunes touchés par l’oisiveté, qui risquent d’écouter Boko Haram. Ces jeunes-là, peut-être que l’armée pourra les retenir. »

Parée pour intervenir

Pour ces ministres de nations en développement réunis ce mercredi, l’armée n’est pas ce bataillon de bidasses prêt à faire feu, à chaque conflit, avec délectation. Non. « Le rôle de l’armée peut être un rôle de développement. On n’est pas là que pour faire la guerre », martèle le ministre nigérien. Une assertion à laquelle adhère le ministre haïtien de la défense. Peu enclin, lui, à se prêter à l’exercice de l’interview, il ne manque pas d’éloquence devant l’Assemblée. Là, en mots graves et gestes larges, il conte la vulnérabilité de sa nation, une terre battue par les cyclones tropicaux, frappée tour à tour par des sécheresses et des inondations, de plus en plus violentes, de plus en plus fréquentes. Marquée aussi par un gigantesque séisme qui, en janvier 2010, a coûté la vie à 222 000 personnes. C’est justement cet épisode dramatique qui a conduit le Président Martelly à remettre sur pieds, malgré les réserves de la communauté internationale, un corps de défense disparu depuis vingt ans - auteure du sanglant coup d’État de 1991, l’armée avait été dissoute en 1995. Or, après le séisme du 12 janvier « on a dû attendre l’intervention de l’Asie, de l’Europe, de l’Amérique du Sud et de toutes les nations des Caraïbes parce qu’on n’avait pas les forces suffisantes pour dégager les corps des décombres », se souvient Lener Renauld à la tribune. Répondre aux situations d’urgence qui ne manqueront pas de se multiplier avec le changement climatique, c’est l’un des ultimes rôles que peut endosser l’armée sans se départir de sa casquette sociale. « Les forces armées doivent être impliquées dans la construction d’infrastructures résilientes et dans la réhabilitation des communautés », assure-t-il.

Mais pourquoi diable l’État ou les associations ne se chargent-elles pas de ces missions ? « Seule l’armée est équipée pour accéder aux zones de conflits ou aux zones très éloignées comme il y en a au Niger. Ce n’est pas forcément leur vocation première mais loin de toute présence, ce sont eux qui s’en chargent », justifie Karidio Mahamadou. L’armée bénéficiera-t-elle de deniers issus de l’aide internationale et destinés à financer l’adaptation climatique ? Pourquoi pas selon le ministre nigérien. En tout cas, les pays en développement affirment avoir besoin de soutien. « Je profite ainsi de cette tribune pour appeler les nations développées à être davantage présentes aux côtés des pays pauvres (…) pour les appuyer dans leur lutte quotidienne contre les aléas issus de ces derniers », avait lancé sur scène Karidio Mahamadou. Les experts qui se réuniront à la COP auront-ils entendus le message ? « Il faut que nos collègues apprennent à ne pas regarder la sécurité comme une question taboue, comme une affaire de soldats marchant dans des baraques, mais bien comme une question qui traite de la survie de la communauté humaine », a confié le ministre ghanéen avant de s’engouffrer dans l’amphithéâtre.

(1) La conférence abordait aussi, notamment à travers la dernière table ronde, les moyens de réduire l’empreinte carbone des armées, fortes consommatrices d’énergie et productrices de déchets.

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