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29-12-2014
Mots clés
Immigration
France
Reportage

Calais, la capitale des recalés

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Calais, la capitale des recalés
(Crédit photo : Pascal Rossignol - Reuters)
 
Ils sont plus de 2 000 comme Ahmed, Syrien, à vivre ici, à deux pas du littoral. Du port à leurs camps de fortune en passant par les lieux d’accueil, visite guidée d’un quotidien en lisière de ville et des autres habitants.
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N° 64 - janvier-février 2015

Les nouveaux résistants

Calais nord, à quelques encablures du port. A côté de l’ancien phare, une église terne et angulaire abrite sous son porche une dizaine de lits de fortune. Ce jour de novembre, un groupe de Syriens discute sous la couette en faisant tourner quelques fins de cigarettes. Il a plu la nuit précédente, l’eau au sol menace de geler. « La pluie est une bonne nouvelle ici : on sait qu’il fera meilleur », dit Ahmed, malicieux. Le trentenaire est le seul du petit groupe à réellement parler anglais. Sa facilité au contact et son intelligence se sentent dès la première rencontre. Ce trentenaire est arrivé à Calais (Pas-de-Calais) en septembre 2014, après avoir quitté la Syrie en guerre. Là-bas, il a été emprisonné et a perdu une partie de sa famille. Depuis, il est passé par tous les états, de l’espoir de pouvoir traverser il y a quelques mois, à la résignation : il vient de déposer sa demande d’asile (1). Pour lui comme pour ceux qui partagent son sort, la carte d’un Calais différent s’est dessinée. Une carte imposée par les nécessités et les limites de la vie clandestine. Si certains mettent un jour ou deux avant de croiser un compatriote qui les amènera à un camp, Ahmed s’était déjà mis d’accord, avant de venir, avec « un contact ». A son arrivée, il a dormi dans un parc exclusivement occupé par des Syriens, « à dix minutes à pied d’ici ». Puis a trouvé refuge à l’église. Aujourd’hui, c’est à son tour « d’accueillir » quelqu’un. Après une brève conversation téléphonique en arabe, il explique : « C’est l’ami d’un ami d’un ami. Il est en Belgique et veut venir ici. Je lui ai dit que je lui trouverais un endroit où dormir. » Quelle que soit la nationalité de leurs membres, les camps obéissent tous à la même logique : ils s’établissent en dehors du centre-ville, voire à la sortie de la ville, cherchant un équilibre entre tranquillité, proximité d’un supermarché, d’un point d’eau, et, surtout, une position stratégique pour envisager la traversée vers l’Angleterre.

Deux rues derrière l’église se trouve un bassin où tanguent une poignée de bateaux de pêche. En face des cabanes où l’on vend du poisson, des restaurants dont les terrasses se sont vidées avec l’arrivée du froid. L’endroit est prisé des peintres et des locaux, mais ce qui intéresse Ahmed, ce sont les barrières de 2,5 mètres surmontées de barbelés qui marquent le début de la zone portuaire. La possibilité d’accéder directement à l’embarquement. « Cela a fonctionné pendant longtemps, explique-t-il. Il y avait des mecs qui passaient après être restés deux jours à Calais. Moi, j’ai essayé tous les jours depuis mon arrivée, je n’ai jamais eu de chance, je suis plusieurs fois allé jusqu’à l’intérieur du bateau, mais les gardes ont toujours fini par m’attraper. A la fin, tout le monde me connaissait, le personnel faisait semblant de ne pas me voir. »

« Une mafia par pays »

Demi-tour. Derrière les restaurants serpente une ruelle. Un deuxième camp syrien apparaît sur le parvis d’une usine. « J’ai même essayé de passer par les toits, raconte-t-il, en montrant des photos prises depuis là-haut. Mais ils ont construit une deuxième barrière qui nous ralentit trop. » Un passage que l’on se garde bien d’ébruiter, de toute façon désormais inaccessible. En règle générale, « les Syriens font, eux, appel à des méthodes coûteuses : passeurs, faux papiers », contrairement aux Noirs africains – Soudanais, Erythréens, Ethiopiens –, dont beaucoup n’ont plus d’argent et prennent d’assaut les camions depuis les rocades. « La pire manière, selon Ahmed. Il y a quasiment une mafia par pays, poursuit-il. Certaines beaucoup plus violentes que d’autres. Nous, les Syriens, sommes en contact avec des Irakiens, des Kurdes, des “professionnels” qui ont longtemps fait ça dans leur pays. » Ces réseaux étendent l’activité bien au-delà de la ville elle-même, dans des parkings et des stations-service. « Si tu te retrouves sur le mauvais parking au mauvais moment, tu as de grandes chances de te faire tuer », prévient Ahmed.

Au mois de novembre, avec son ami Omar, ils sont sortis de la ville vers l’est. Pour 150 euros chacun, ils ont pu accéder à un camion, mais celui-ci n’allait finalement pas en Angleterre et les a laissés à 15 kilomètres de Calais. Pas vraiment une surprise en fait : « C’est devenu quasiment impossible. Les passeurs fiables se paient aujourd’hui en milliers de livres. » Payer cher, c’est le choix qu’a fait Omar. 2 300 livres (2 900 euros), mais depuis Paris. « Les camions qui viennent de loin sont moins contrôlés », précise Ahmed. Direction la gare, et le prochain train rejoignant la capitale pour une cinquantaine d’euros. Ahmed, lui, n’a plus d’argent. Il regarde son ami partir. La présence de la police, qui a durci ses coups, a été fortement renforcée ces derniers mois. Elle est, ce jour-là, de passage à la gare. Alors les toilettes, devant lesquelles s’amoncellent habituellement les migrants, sont délaissées.

Vieilles chansons de Noël

En sortant, le pas s’accélère : Ahmed a rendez-vous pour son dossier de demande d’asile à l’autre bout de la ville. A pied, tous les trajets prennent un temps considérable. « J’avais un vélo, avant », raconte-t-il. Acheté 15 euros à un Soudanais dont il se doute « qu’il l’avait volé. Mais tout le monde se battait pour l’avoir, alors, énervé, je l’ai jeté à l’eau ».

Nous sommes sur l’axe central de la ville. Peu après la gare, le beffroi trône, paré de ses paillettes de fin d’année. Des touristes s’arrêtent pour prendre quelques clichés. Des haut-parleurs crachent en boucle de vieilles chansons de Noël. En face, un jardin public. Dans l’imaginaire, un lieu où les enfants s’amusent, où les jeunes amoureux se retrouvent. En réalité, « cet endroit est très dangereux, surtout la nuit, affirme-t-il. Tu peux te faire attaquer, voler ton portable. On y vend aussi beaucoup de drogues. » De moins en moins de migrants parviennent à traverser, alors, inévitablement, certains tombent dans les combines, petites ou grandes : vente d’alcool et de cigarettes au détail, intégration progressive dans les réseaux de passeurs. Ahmed a dépensé 1 200 euros depuis son arrivée et est aujourd’hui à sec. « On m’a proposé de vendre des cigarettes, reconnaît-il, mais maintenant que j’ai commencé la demande d’asile… »

Sur le boulevard principal de la ville, un Britannique l’aborde. « Vous savez d’où je peux appeler l’Angleterre ? » Sans hésiter, Ahmed lui répond : « Tu vois la navette ? Avant-dernier arrêt, tu descends. Ici tu ne trouveras rien. » A environ une heure de marche de l’église d’Ahmed, nous arrivons finalement à la permanence du Secours catholique. Quelques centaines de mètres plus loin, la lisière de la ville et le nouvel hôpital, où se trouve la Permanence d’accès aux soins de santé, seule antenne où se faire soigner. Mais la dernière fois, c’est aux urgences qu’Ahmed est allé, en ambulance. « Un Soudanais saoul m’a cogné la tête sans raison », explique-t-il en montrant une blessure au crâne.

Voie ferrée désaffectée

La permanence est une maisonnette couleur crème dont la porte d’entrée s’ouvre et se ferme en continu. Le lieu grouille d’une bonne soixantaine de personnes. Sur une table, une partie de dominos, sur une autre, des rallonges nourrissent des dizaines de chargeurs de portables. Certains discutent et d’autres sont assis dans un coin, le regard perdu. Bachir, Tchadien, qui attend le traitement de sa demande d’asile, tue le temps. Il disparaît derrière une porte flanquée d’un sens interdit. Ali, un Pakistanais, à Calais depuis à peine quinze jours, s’excuse presque de croire encore à l’Angleterre. Dans une salle voisine, un cours de français de base est dispensé à une vingtaine de personnes. Hommes, Soudanais pour la très grande majorité.

Ahmed sort, une pochette plastique à la main. Celle-ci renferme les documents qui détermineront son avenir. Prochaine étape : l’Office français de l’immigration et de l’intégration et la préfecture. Mais ce sera demain car tout est déjà fermé. Dans l’immédiat, retour au quartier syrien. Plus de 2 000 personnes qui vivent dans la rue, cela se voit, même si elles ont finalement peu de raisons de déambuler en centre-ville. A cette heure creuse, sur ce boulevard délaissé par l’activité économique, une bonne partie des badauds que nous croisons sont des migrants. Les Calaisiens qui ont un emploi sont au travail, les autres évitent la marche dans le froid. Mais sur les marches d’une maison, une femme âgée parle sans discontinuer à un ouvrier assis, plus occupé à apprécier sa cigarette qu’à l’écouter. Sur le chemin du Secours catholique, les migrants passent devant chez elle en permanence, mais ça ne la préoccupe pas. « C’est vrai qu’il y en a de plus en plus, concède-t-elle. C’est juste des pauvres gens qui ont besoin de s’abriter. » Après quelques minutes de réflexion, elle précise : « Quand j’étais gamine, on a dû fuir en Belgique avec ma famille pendant la guerre. Les gens nous regardaient d’un mauvais œil. » David, qui vit de tuyaux à droite à gauche, est venu donner un coup de peinture sur sa maison. « Déjà qu’il n’y a plus de boulot ici ! A force de se faire attaquer au port, les entreprises ne vont plus vouloir passer par Calais. J’ai un pote qui est chauffeur routier, il a peur. Les politiques ne font rien, ça va finir par péter ! », prévient-il.

Après avoir traversé la voie ferrée désaffectée, Ahmed pénètre dans le quartier de Calais nord. Ici, en fin d’après-midi, des repas sont distribués quotidiennement. 800 ce jour-là. Un repaire nommé « Salam » – du nom d’une association historique – que la plupart des migrants connaissent à Calais. Et ils ne sont pas les seuls. Toute une faune gravite en permanence autour de la longue file qui patiente anonymement. Les bénévoles en chasuble guettent le moindre écart qui peut tourner à l’émeute. Une voiture de police surveille de loin. Des journalistes armés de caméras, à l’affût d’un sujet rapide, réalisent des interviews à la volée. « A Calais, il y a deux mondes qui cohabitent en s’ignorant. Ceux qui viennent vers nous ne sont là que par intérêt, tranche amèrement Ahmed. Les journalistes te donnent à manger ou te paient pour avoir des infos, les associations pour se mettre en valeur. On reçoit de plus en plus de dons à l’église. Mais je vois, dans leurs yeux, qu’ils sont de l’autre côté. Il n’y a pas de connexion. »

Amitiés naissantes

La nuit est tombée. A quelques minutes à pied, le bureau de France terre d’asile, ouvert quelques heures par jour seulement. Ici, tous sont Syriens. « Il n’y a pas de mélange », précise Ahmed, préparant du thé, tout en se projetant dans l’avenir. Des Algériens, qu’il fréquente régulièrement, il dit « vouloir apprendre l’accent. Leur arabe est si lointain du nôtre qu’on ne se comprend pas. J’en aurai besoin si je veux être traducteur ». Comme souvent, Mehdi est là aussi. Ce Tunisien de 27 ans est « un ami de longue date ». Mais il est « de plus en plus instable », s’embourbe dans les ennuis. Il est attendu au tribunal pour vol présumé de portable. « Je l’ai acheté à quelqu’un qui l’a volé », se défend-il. Mehdi mendie « pour s’acheter de l’herbe », déplore Ahmed. Le sujet est sensible. Après une hésitation, il lance : « Mehdi ne sait plus ce qu’il veut, il est perdu. Il incarne ce que vivent les gens ici. Si je reste un an dans la rue, je deviendrai comme lui. » Malgré tout, Ahmed ne se voit pas aller dans une autre ville, où il ne connaîtrait personne. Quelques amitiés naissantes avec certains « No Border » – des militants depuis des années à Calais, notamment pour la liberté de circulation – lui donnent espoir. « Eux, au moins, te traitent d’égal à égal. »

(1) L’asile est la protection qu’accorde un Etat à un étranger, qui est, ou qui risque, d’être persécuté dans son pays.

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Calais en chiffres

74 336 habitants

2 200 à 2 300 migrants – principalement d’Erythrée, d’Ethiopie et du Soudan – dénombrés à la fin du mois d’octobre, contre 1 500 à la fin de l’été, selon Denis Robin, préfet du Pas-de-Calais.

450 policiers et gendarmes mobilisés pour fluidifier et sécuriser l’accès au port.

4 000 m2, c’est la taille du hangar industriel qui va être mis à disposition des migrants la nuit. Il pourra accueillir 1 500 personnes en cas de chute des températures.

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